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Pétrole : pourquoi l’Algérie envoie ses experts gérer les données du Niger
Marché Maghreb

Pétrole : pourquoi l’Algérie envoie ses experts gérer les données du Niger

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Une base de données ne fait pas la une des journaux. Pourtant, c’est précisément autour de cet actif invisible que se joue, cette semaine, un épisode révélateur du rapprochement entre Alger et Niamey. Du 26 au 30 octobre, une délégation d’experts de l’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (ALNAFT) séjourne au Niger pour moderniser la banque nigérienne de données pétrolières. L’annonce vient du ministère nigérien du Pétrole, dans un communiqué.

À première vue, c’est une mission technique parmi d’autres. En réalité, celui qui contrôle les données d’un bassin pétrolier contrôle une bonne partie de son avenir. Et là, il faut le dire : l’Algérie ne fait pas que rendre service à un voisin. Elle prend position.

Ce que des « données » veulent vraiment dire

Dans l’industrie des hydrocarbures, l’information géologique vaut parfois autant que le brut lui-même. Les relevés sismiques, les historiques de forage, les logs de puits, les cartes de réservoirs : tout cela constitue la mémoire d’un pays producteur. Sans cette mémoire correctement archivée et sécurisée, impossible d’attirer les compagnies internationales, de négocier un bloc d’exploration ou de chiffrer sérieusement une réserve.

La mission algérienne vise justement, selon le ministère nigérien, à réaliser « un diagnostic approfondi du dispositif de gestion et de conservation des données pétrolières et gazières, notamment des infrastructures, des équipements, des logiciels, des ressources humaines et des systèmes de sécurisation des données ». Traduction : on va regarder où le Niger en est, ce qui tient la route, ce qui est vétuste, et ce qui doit être reconstruit.

À l’issue de leurs travaux, les experts d’ALNAFT doivent formuler des recommandations et proposer « une feuille de route technique et financière » pour accompagner cette modernisation et renforcer les compétences des cadres nigériens. Autrement dit, pas seulement un rapport posé sur un bureau, mais un plan chiffré et un transfert de savoir-faire.

Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Le transfert de compétences est souvent le parent pauvre des grands accords énergétiques africains, où les expertises arrivent de l’étranger et repartent avec elles. Que ce savoir vienne d’un voisin maghrébin plutôt que d’une major occidentale change la nature de la relation. ALNAFT connaît le terrain saharien, les contraintes de pays enclavés, les réalités d’administrations qui apprennent sur le tas. C’est une proximité que ni une compagnie européenne ni un groupe chinois ne peuvent offrir.

Une série d’actes concrets, pas des promesses

Cette mission ne tombe pas du ciel. Elle s’ajoute à une liste qui commence à être longue. Peu avant, des techniciens de Sonatrach étaient intervenus au Niger après un incident sur un puits de pétrole dans le champ d’Agadem. En juin, le Premier ministre Sifi Ghrieb inaugurait à Niamey une centrale électrique de 40 mégawatts, offerte par l’Algérie et bâtie en 70 jours.

Soixante-dix jours pour une centrale : le chiffre vaut signal. Dans une région où les projets d’infrastructure traînent souvent des années, cette rapidité envoie un message aux autorités de transition nigériennes autant qu’aux observateurs régionaux. Alger veut prouver qu’elle livre.

Le communiqué nigérien replace le tout dans « la dynamique de coopération fraternelle et stratégique entre le Niger et l’Algérie, fondée sur le partage d’expertise, le transfert de compétences et la valorisation des ressources naturelles ». Le vocabulaire est diplomatique. Les actes, eux, sont énergétiques.

Derrière la base de données, le gazoduc transsaharien

Car tout cela sert une ambition autrement plus vaste. Les deux pays se sont engagés dans le projet du gazoduc transsaharien, le TSGP, censé acheminer 30 milliards de mètres cubes de gaz par an depuis le Nigeria vers l’Europe, en traversant le Niger puis l’Algérie. Un chantier colossal, estimé à plusieurs milliards de dollars, régulièrement annoncé depuis les années 2000 et jamais encore concrétisé.

Il faut être lucide sur ce point. Le TSGP est un vieux serpent de mer. Imaginé il y a près de deux décennies, il s’est heurté à l’instabilité du Sahel, aux coûts vertigineux et à la concurrence d’un tracé rival passant par le Maroc. La guerre en Ukraine et la quête européenne de gaz hors Russie lui ont redonné un semblant d’actualité. Mais entre un protocole d’accord et un tube enfoui dans le désert nigérien, il reste un monde.

C’est là que la modernisation de la banque de données prend tout son sens. On ne construit pas un gazoduc de cette envergure sur des archives approximatives. Il faut des données fiables, sécurisées, exploitables, pour évaluer les champs, planifier les tracés, rassurer les financeurs. En réparant d’abord les fondations invisibles, Alger prépare le terrain des grands projets visibles. À quoi s’ajoute l’exploitation conjointe du champ pétrolier de Kafra, autre pilier affiché de cette coopération.

Pour les lecteurs du Maghreb, l’enjeu dépasse le voisinage immédiat. L’Algérie, premier exportateur de gaz d’Afrique, joue ici une carte d’influence régionale face à ses rivaux. Se poser en partenaire technique indispensable du Sahel, c’est verrouiller une position de corridor énergétique vers l’Europe. Reste une inconnue de taille : la stabilité politique du Niger, dirigé par un régime de transition, et la capacité des deux États à transformer l’élan actuel en projets rentables sur la durée. Les feuilles de route, aussi bien ficelées soient-elles, ne valent que par leur exécution.

Jean Claude Convenant