Il existe une entreprise sans laquelle aucun smartphone dernier cri, aucune carte graphique pour l’intelligence artificielle, aucun processeur de pointe ne pourrait exister. Elle ne fabrique pourtant pas de puces. Elle fabrique les machines qui les gravent. Son nom : ASML. Et depuis avril 2024, un Français, Christophe Fouquet, en tient les commandes.
On parle beaucoup de Nvidia, de TSMC, d’Intel. Rarement d’ASML. C’est pourtant ce groupe néerlandais, installé à Veldhoven dans le sud des Pays-Bas, qui occupe la position la plus enviable — et la plus singulière — de toute la chaîne des semi-conducteurs. Un quasi-monopole que peu de secteurs peuvent revendiquer.
Le monopole le plus discret de la tech mondiale
Pour comprendre le poids d’ASML, il faut saisir ce qu’elle vend. Ses machines de lithographie extrême ultraviolet, dites EUV, sont les seules au monde capables de graver les transistors les plus fins, ceux qui se mesurent en quelques nanomètres. Sans elles, impossible de produire les puces les plus avancées. Et personne d’autre ne sait les construire.
Ce n’est pas une exagération marketing. Chacune de ces machines est un assemblage d’une complexité vertigineuse, pesant plusieurs dizaines de tonnes, mobilisant des milliers de pièces fournies par des sous-traitants répartis sur plusieurs continents. Le prix unitaire se compte en dizaines, voire en centaines de millions d’euros pour les modèles les plus récents. Les fondeurs n’ont pas le choix : s’ils veulent rester dans la course technologique, ils doivent passer par ASML.
Cette rareté explique la valorisation boursière spectaculaire du groupe, devenu l’une des plus grandes capitalisations d’Europe. Un paradoxe savoureux pour un continent souvent décrit comme décroché dans la course aux puces : le maillon le plus critique de toute la filière est européen.
Christophe Fouquet, un Français à la tête du verrou mondial
Arrivé à la direction générale en avril 2024, Christophe Fouquet n’est pas un parachuté. Ingénieur de formation, il a gravi les échelons au sein du groupe pendant des années avant d’en prendre la tête, succédant à Peter Wennink qui avait accompagné l’envolée de l’entreprise. Qu’un dirigeant français pilote le fleuron technologique néerlandais a de quoi nourrir une certaine fierté dans l’Hexagone, même si ASML reste profondément ancrée aux Pays-Bas.
Son arrivée coïncide avec un moment charnière. La demande en puces explose, portée par la vague de l’intelligence artificielle. Les carnets de commandes des fondeurs débordent, et derrière eux, c’est ASML qui récolte les fruits de cette ruée. D’où l’image du « jackpot » : quand l’industrie entière investit massivement pour augmenter ses capacités, c’est le fournisseur d’équipements incontournable qui en profite le premier.
Un trésor stratégique au cœur des tensions géopolitiques
Mais cette position dominante a un revers. Lorsqu’une entreprise contrôle un maillon aussi vital, elle devient un enjeu de puissance. ASML s’est retrouvée, bien malgré elle, au centre de la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine. Washington a fait pression pour restreindre l’exportation des machines les plus avancées vers Pékin, de peur qu’elles ne servent à combler le retard chinois sur les puces de pointe.
Les Pays-Bas, et donc ASML, se sont pliés à ces restrictions. Résultat : une partie des débouchés chinois, pourtant lucratifs, se trouve bridée. Le groupe navigue désormais entre l’appétit commercial d’un marché gigantesque et les contraintes imposées par ses alliés occidentaux. C’est tout le dilemme de celui qui détient une technologie stratégique : il ne décide plus seul de ses clients.
Il faut le dire clairement : cette dépendance géopolitique constitue un risque réel pour l’entreprise et ses actionnaires. Un durcissement supplémentaire des règles, ou une riposte chinoise, pourrait peser sur les ventes. L’histoire récente a montré que les semi-conducteurs sont devenus une arme diplomatique à part entière.
Ce que cela dit de la dépendance européenne
Au-delà du cas ASML, cette situation éclaire une réalité que les lecteurs francophones gagneraient à garder en tête. L’Europe possède un atout rare avec ce groupe, mais elle reste largement dépendante de l’Asie pour la fabrication effective des puces et des États-Unis pour la conception. La souveraineté technologique du continent repose, pour une bonne part, sur les épaules d’un seul acteur.
Pour les économies du Maghreb comme pour les pays européens, la leçon est la même : la maîtrise des technologies critiques devient un facteur de puissance aussi déterminant que l’énergie ou les matières premières l’étaient au siècle dernier. Celui qui contrôle les outils contrôle la chaîne.
ASML reste donc une histoire fascinante à suivre, non pas tant pour les promesses de rendement — nous ne donnons ici aucun conseil d’investissement, et les valeurs technologiques demeurent volatiles et exposées aux aléas géopolitiques — que pour ce qu’elle révèle de l’équilibre mondial. Un équilibre qui, pour l’instant, repose sur une usine discrète nichée dans le sud des Pays-Bas, dirigée depuis peu par un ingénieur français.