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Eramet : le retour de Christel Bories aux manettes, un sauvetage sous surveillance de l’État

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Il y a des revenants qu’on n’attendait plus. Christel Bories, écartée de la présidence d’Eramet l’an dernier, a repris les commandes du groupe minier français après le débarquement de Paulo Castellari en février. Un retour qui ressemble moins à une reconquête triomphale qu’à un sauvetage précipité. Et quand il faut rappeler aux affaires celle qu’on avait remerciée, c’est rarement bon signe pour la santé de la maison.

Un fauteuil éjectable chez Eramet

Eramet n’est pas une entreprise comme les autres. Spécialiste du manganèse, du nickel et, de plus en plus, du lithium, le groupe occupe une place à part dans l’économie française : celle d’un fournisseur de matières premières jugées stratégiques pour la transition énergétique. Les batteries de véhicules électriques, les alliages industriels, l’acier : derrière ces usages se cache une poignée d’acteurs capables d’extraire et de transformer ces métaux. Eramet en fait partie.

Voilà pourquoi la valse des dirigeants interpelle. Paulo Castellari, nommé il y a à peine quelques années pour incarner le renouveau, a été poussé vers la sortie en février. À sa place, le conseil a rappelé Christel Bories, qui connaît la maison par cœur pour l’avoir dirigée pendant plusieurs années avant son départ. Ce genre de retour en arrière traduit souvent une chose : l’urgence. On ne va pas rechercher l’ancienne patronne pour le plaisir de la nostalgie. On le fait quand la situation exige une main qui connaît déjà les dossiers, les sites, les équipes et les créanciers.

L’ombre de l’État derrière chaque décision

Impossible de comprendre Eramet sans parler de son actionnariat. L’État français, via l’Agence des participations de l’État et Bpifrance, pèse lourd au capital. Cette présence publique n’a rien d’anecdotique : elle fait d’Eramet un objet politique autant qu’industriel. Quand Paris met de l’argent sur la table pour sécuriser l’approvisionnement en métaux critiques, il attend un retour, en influence sinon en dividendes.

C’est tout le paradoxe d’un « sauvetage public » qui fait grise mine, pour reprendre l’expression des Echos. Le soutien de l’État rassure sur la pérennité du groupe. Mais il envoie aussi un message moins flatteur : si la puissance publique doit intervenir, c’est que l’entreprise ne tient pas debout toute seule. Entre la stabilité garantie par un actionnaire institutionnel et le signal de fragilité que cela renvoie aux marchés, l’équilibre est délicat.

Les investisseurs n’aiment pas l’incertitude. Et ils aiment encore moins les groupes dont la gouvernance ressemble à un jeu de chaises musicales. Changer de PDG deux fois en si peu de temps, c’est entretenir le doute sur la stratégie de long terme. Or le long terme, dans le secteur minier, c’est tout : ouvrir une mine, construire une usine de transformation, amortir ces investissements, cela se compte en années, parfois en décennies.

Pourquoi ce feuilleton dépasse les frontières de la Bourse

On pourrait croire qu’il s’agit d’une péripétie de salle des marchés, une ligne de plus dans le radar quotidien des analystes. Ce serait manquer l’essentiel. Eramet incarne un enjeu que tous les pays développés scrutent avec nervosité : la souveraineté sur les matières premières. La guerre commerciale larvée autour des métaux critiques, la domination chinoise sur certaines chaînes d’approvisionnement, la ruée mondiale vers le lithium pour les batteries, tout cela fait d’un groupe comme Eramet un actif bien plus stratégique que sa taille boursière ne le laisse supposer.

Pour les lecteurs du Maghreb, le sujet résonne d’une manière particulière. Le Maroc regorge de phosphates, l’Algérie de ressources énergétiques, et toute la région observe de près la manière dont les puissances industrielles sécurisent leurs approvisionnements. La question de savoir qui contrôle les métaux de demain n’est pas une affaire franco-française. C’est une bataille géoéconomique où chaque nation cherche à ne pas dépendre entièrement des autres.

Reste à savoir si le retour de Christel Bories suffira à remettre le navire à flot. Sa connaissance du groupe est un atout indéniable. Mais les défis restent entiers : volatilité des cours des métaux, lourdeur des investissements, dossiers industriels sensibles — notamment en Nouvelle-Calédonie, où le nickel reste un sujet brûlant depuis des années. Et par-dessus tout, la nécessité de convaincre que cette fois, la stabilité est de retour.

Il faut le dire : un groupe stratégique ne devrait pas avoir à changer de capitaine au gré des tempêtes. La vraie question n’est pas de savoir si Christel Bories peut redresser la barre à court terme. Elle le peut sans doute. C’est plutôt celle-ci : Eramet trouvera-t-il enfin une gouvernance assez solide pour tenir le cap sur plusieurs années, à l’abri des revirements ? Pour un acteur censé incarner l’autonomie industrielle de la France, le spectacle de ces derniers mois a de quoi laisser songeur.

Cet article a une vocation informative et ne constitue en aucun cas un conseil d’investissement. Les marchés actions comportent des risques de perte en capital, particulièrement dans les secteurs cycliques comme celui des matières premières.

Jean Claude Convenant