Le halving comme boussole ? Grayscale n’y croit plus vraiment. Le gestionnaire d’actifs américain, l’un des poids lourds de l’écosystème crypto, remet cette semaine en cause l’un des dogmes les mieux ancrés du secteur : le fameux cycle de quatre ans de Bitcoin. Son argument tient en une phrase. Si la Réserve fédérale américaine s’abstient de relever ses taux lors de sa réunion du 29 juillet, alors le point bas du marché est peut-être déjà passé.
Voilà une thèse qui a le mérite d’être tranchée. Et qui, si elle se vérifiait, changerait la manière dont beaucoup lisent les mouvements du BTC depuis plus d’une décennie.
La fin d’un dogme vieux de dix ans
Pendant des années, la crypto a vécu au rythme d’une horloge presque religieuse. Tous les quatre ans environ, le halving — cette division par deux de la récompense versée aux mineurs qui valident les blocs — était censé enclencher un scénario immuable : montée euphorique, sommet, puis effondrement. Les creux historiques de Bitcoin affichent d’ailleurs, en moyenne, une chute de l’ordre de 80 % depuis leurs sommets. De quoi donner corps à cette lecture mécanique du marché.
Zach Pandl, responsable de la recherche chez Grayscale, propose une grille de lecture différente. Pour lui, ce ne sont plus le halving et sa chorégraphie prévisible qui dictent la trajectoire de l’actif. Ce sont les taux d’intérêt et la croissance économique. Autrement dit, Bitcoin serait devenu un « actif macro », sensible aux mêmes forces qui agitent les actions, l’or ou les obligations, plutôt qu’une bête à part obéissant à son propre calendrier.
La logique se tient. À mesure que les grands fonds, les ETF et les investisseurs institutionnels sont entrés en scène, Bitcoin s’est rapproché du reste des marchés. Quand la Fed durcit sa politique, l’appétit pour les actifs risqués se contracte — et Bitcoin trinque. Quand l’argent redevient bon marché, la liquidité cherche du rendement, et une partie s’oriente vers le risque. Rien de magique là-dedans. C’est de la plomberie financière classique.
Le 29 juillet, un rendez-vous qui pèse lourd
D’où l’importance accordée à la réunion de fin juillet. Le raisonnement de Grayscale, rapporté par le média Decrypt, est direct : si la Fed ne remonte pas ses taux et que l’économie américaine tient le choc, le plancher actuel pourrait bien être déjà posé. Rien de plus, rien de moins. Pas de promesse de sommet historique, pas d’objectif de prix mirobolant. Juste l’idée que le pire serait derrière.
Il faut le dire, cette prudence dans le propos est presque rassurante dans un secteur habitué aux prédictions démesurées. Grayscale ne vend pas du rêve à six chiffres. La société pose une condition — la stabilité monétaire — et en tire une conséquence mesurée.
Reste que la Fed n’est pas une science exacte. Les marchés passent leur temps à anticiper ses décisions, souvent à tort. Une inflation qui repart, un chiffre de l’emploi surprenant, une phrase mal calibrée de Jerome Powell en conférence de presse, et tout le scénario peut basculer en quelques minutes. Parier sur la banque centrale, c’est parier sur l’imprévisible habillé de statistiques.
Deux écoles qui cohabitent, même chez Grayscale
Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est que le débat n’oppose pas Grayscale au reste du monde. Il traverse la maison elle-même. Car la lecture traditionnelle du cycle de quatre ans n’a pas totalement disparu de ses analyses. Sous cette hypothèse, en s’appuyant sur les creux passés et leur chute moyenne de 80 %, un point bas plus tardif reste envisageable.
Deux thèses, donc, qui cohabitent sous le même toit. D’un côté, l’actif macro piloté par la Fed, avec un plancher potentiellement déjà atteint. De l’autre, le vieux cycle du halving, qui laisserait présager encore de la douleur avant le rebond. Cette honnêteté intellectuelle a quelque chose de sain : elle rappelle que personne, pas même les plus gros gestionnaires, ne détient de boule de cristal.
Pour les épargnants francophones — qu’ils suivent le marché depuis Paris, Genève, Bruxelles ou Casablanca — la leçon est peut-être là. Bitcoin a longtemps été présenté comme un actif décorrélé, refuge contre les banques centrales et leur planche à billets. Le voir désormais analysé comme un actif macro, suspendu aux décisions de la Fed, marque un tournant. Ce n’est plus l’électron libre des débuts. C’est un actif adulte, avec les avantages et les servitudes que cela implique.
Faut-il en conclure que le creux est passé ? Personne ne peut l’affirmer, et surtout pas nous. La volatilité de Bitcoin reste extrême, et un actif capable de perdre 80 % de sa valeur depuis un sommet n’a rien d’un placement tranquille. La thèse de Grayscale est séduisante par sa clarté, mais elle repose sur un « si » — celui de la Fed — que nul ne maîtrise vraiment.
Ce qu’il faut retenir, c’est le changement de logiciel. On ne regarde plus seulement le calendrier du halving. On scrute les taux, la croissance, l’inflation. Bitcoin joue désormais dans la cour des grands. Et dans cette cour-là, c’est la Fed qui donne le tempo.