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Coinbase et les creator coins : quand Brian Armstrong reconnaît l’échec

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il est rare qu’un patron de la tech admette une erreur sans langue de bois. Brian Armstrong, le fondateur et dirigeant de Coinbase, vient pourtant de le faire, à propos d’un pari sur lequel son entreprise avait misé gros : les creator coins. Le verdict tient en trois mots, ou presque. « Nous nous sommes plantés. »

Derrière cette formule brute se cache l’histoire d’un engouement mal maîtrisé, celui de la SocialFi, et d’un réseau — Base, le layer 2 maison de Coinbase — qui a peut-être poussé un peu trop fort sur l’accélérateur.

Un aveu qui tranche avec l’euphorie

Reprenons depuis le début. La SocialFi, contraction de « social finance », désigne cette idée séduisante sur le papier : monétiser directement l’influence, la communauté ou la notoriété d’un créateur via un token qui lui est propre. Chaque personnalité, chaque profil pourrait ainsi avoir sa propre pièce, dont la valeur suivrait — en théorie — la popularité de son émetteur.

Base, le réseau de seconde couche construit par Coinbase sur Ethereum, s’est retrouvé au cœur de cette vague. L’infrastructure a servi de terrain de jeu à toute une série d’applications et d’expérimentations autour de ces creator coins. Et l’entreprise, à en croire les propos de son dirigeant, a communiqué de façon appuyée sur le sujet, quitte à survendre un concept encore immature.

C’est précisément ce que reconnaît Brian Armstrong aujourd’hui. La promotion aurait été disproportionnée par rapport à ce que la technologie et les usages pouvaient réellement offrir. Un décalage classique dans l’univers crypto, où le récit précède souvent — et parfois de très loin — la réalité du produit.

Pourquoi cet aveu compte

On pourrait balayer cette déclaration d’un revers de main : après tout, un dirigeant qui reconnaît une bévue, cela reste anecdotique. Sauf que Coinbase n’est pas n’importe quel acteur. Cotée au Nasdaq depuis avril 2021, la plateforme est l’une des rares entreprises crypto à devoir rendre des comptes publiquement, trimestre après trimestre, à des actionnaires et à des régulateurs. Chaque prise de position de son patron est scrutée.

Quand le CEO d’une telle société admet un échec stratégique, il envoie un signal. Celui d’un secteur qui, par moments, s’emballe pour des tendances avant même d’en avoir vérifié la solidité. La SocialFi promettait de réinventer la relation entre créateurs et audiences. Dans les faits, une bonne partie de ces tokens de créateurs ont surtout servi de supports à la spéculation, avec des cours qui montent en flèche puis s’effondrent, laissant souvent les derniers arrivés sur le carreau.

Il faut le dire clairement : le schéma n’est pas nouveau. On l’a vu avec les NFT en 2021, avec certaines applications DeFi, et plus récemment avec la déferlante des memecoins. Un concept séduisant, un narratif viral, une envolée des prix, puis la douche froide. Les creator coins semblent avoir suivi la même trajectoire, à ceci près qu’ils bénéficiaient cette fois du soutien affiché d’un poids lourd de l’industrie.

Ce que cela dit de Base et de sa stratégie

L’affaire pose une question de fond sur la manière dont Coinbase gère Base. Le layer 2 est présenté comme un outil d’adoption grand public, une porte d’entrée simple vers les usages on-chain. Mais mettre en avant des mécanismes hautement spéculatifs comme les creator coins entre en tension avec ce discours de sérieux et de responsabilité.

En reconnaissant l’erreur, Armstrong opère une forme de recentrage. Le message implicite : Base doit se concentrer sur des cas d’usage plus durables, moins dépendants de l’excitation du moment. C’est une décision stratégique autant qu’un exercice de communication. Mieux vaut couper court à une expérience décevante que de laisser filer l’image du réseau.

Pour les utilisateurs francophones — que ce soit en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, où l’intérêt pour les cryptos ne cesse de progresser — l’enseignement est utile. La caution d’une grande plateforme ne garantit rien quant à la pertinence ou à la viabilité d’un produit. Ce n’est pas parce qu’un géant du secteur promeut une tendance qu’elle mérite qu’on y engage son épargne.

Une leçon d’humilité, et un rappel des risques

Il y a quelque chose de sain dans cet aveu. Le secteur crypto souffre d’un excès de promesses et d’un déficit chronique d’autocritique. Voir un dirigeant de premier plan reconnaître qu’il a fait fausse route, plutôt que de noyer l’échec sous un communiqué policé, est en soi une petite exception.

Reste que la déclaration ne répare rien pour ceux qui ont investi dans ces tokens au plus haut. La SocialFi n’est pas morte pour autant : l’idée de tokeniser l’influence et de rapprocher créateurs et communautés conserve un potentiel réel. Mais elle devra prouver qu’elle peut fonctionner autrement que comme une machine à spéculer.

Rappelons-le, comme toujours : les actifs numériques restent extrêmement volatils, et les tokens liés à des créateurs individuels concentrent des risques particulièrement élevés — liquidité faible, dépendance à une seule personne, manipulations possibles. L’aveu de Brian Armstrong a au moins le mérite de le confirmer, de l’intérieur. À bon entendeur.

Jean Claude Convenant