Cent millions de dollars en douze mois. C’est le chiffre que revendique Deblock pour ses coffres d’épargne on-chain, ces produits d’un genre nouveau qui promettent un rendement proche de 4 % là où le Livret A, revalorisé à 1,7 % au 1er août 2026, fait désormais figure de placement dormant. La néobanque française vient donc de franchir un seuil symbolique. Mais derrière le trophée marketing, une question mérite qu’on s’y arrête : peut-on vraiment mettre sur le même plan une épargne réglementée garantie par l’État et un produit qui puise son rendement dans la finance décentralisée ?
Le moteur s’appelle Morpho, et il change la donne
Deblock ne réinvente pas la roue. Sa mécanique repose sur Morpho, un protocole de prêt décentralisé devenu l’une des références du secteur. Le principe est connu de ceux qui pratiquent la DeFi : les fonds déposés sont prêtés à des emprunteurs qui, eux, apportent des garanties en cryptoactifs. Les intérêts versés par ces emprunteurs remontent vers les déposants. C’est ce flux qui alimente le rendement affiché.
Là où Deblock apporte quelque chose, c’est dans l’emballage. La complexité technique — les portefeuilles, les stablecoins, les smart contracts — disparaît derrière une interface bancaire classique. L’utilisateur ne voit qu’un coffre d’épargne, un taux, un solde qui grossit. Cette simplification est probablement la vraie clé du succès : elle transforme un produit réservé aux initiés en une offre grand public. Et le grand public a répondu présent, à hauteur de 100 millions de dollars.
Il faut le dire clairement : ce chiffre est impressionnant pour une néobanque française qui reste jeune. Il traduit une chose que les grands établissements auraient tort d’ignorer — une partie des épargnants est prête à sortir des sentiers battus dès lors qu’on leur rend la démarche indolore.
Pourquoi le Livret A a perdu la partie du rendement
Le contexte joue à plein. À 1,7 %, le taux du Livret A traduit le repli de l’inflation, puisque sa formule de calcul s’appuie en partie sur l’évolution des prix. Mécaniquement, quand l’inflation reflue, le rendement de l’épargne réglementée suit. C’est logique, mais pour l’épargnant, la sensation reste amère : le placement préféré des Français, avec ses quelque 55 millions de détenteurs, rapporte de moins en moins.
Face à ce 1,7 %, un rendement de près de 4 % double presque la mise. L’écart saute aux yeux, et c’est précisément sur ce contraste que Deblock construit sa communication. Pourtant, comparer les deux relève de l’exercice périlleux. Le Livret A, c’est un capital garanti par l’État français, disponible à tout moment, sans le moindre risque de perte. Le rendement DeFi, lui, se paie d’une exposition à des risques que le Livret A n’a jamais connus.
Les risques qu’aucun taux ne doit faire oublier
Un rendement supérieur n’existe jamais sans contrepartie. C’est une règle qui n’a pas d’exception, et la DeFi ne fait pas mentir cette loi. Plusieurs zones de fragilité méritent d’être posées noir sur blanc :
- Le risque technologique : un protocole de prêt repose sur du code. Un smart contract mal conçu ou piraté peut entraîner des pertes, comme l’histoire récente de la DeFi l’a montré à plusieurs reprises.
- Le risque lié aux stablecoins : ces jetons censés valoir un dollar peuvent perdre leur ancrage. L’effondrement de l’écosystème Terra en 2022 reste dans toutes les mémoires.
- L’absence de garantie publique : ici, pas de fonds de garantie des dépôts, pas de filet étatique. Si quelque chose casse, l’épargnant est en première ligne.
- La volatilité du rendement : le taux proche de 4 % n’est pas figé. Il dépend de la demande d’emprunt sur le marché, et peut donc baisser autant qu’il a monté.
Ces réserves ne condamnent pas le produit. Elles rappellent simplement que 4 % et 1,7 % ne se logent pas dans la même case mentale. L’un rémunère une prise de risque, l’autre offre une tranquillité totale. Confondre les deux, c’est le meilleur moyen d’être surpris le jour où le marché se retourne.
Un signal pour l’épargne francophone
Au-delà du cas Deblock, il y a là un phénomène de fond. La finance décentralisée quitte progressivement le cercle des passionnés de crypto pour s’inviter dans des applications qui ressemblent à s’y méprendre à des banques ordinaires. Cette hybridation entre néobanque et DeFi pourrait devenir l’un des terrains de bataille des prochaines années, en France comme ailleurs dans l’espace francophone.
Pour les lecteurs de Belgique, de Suisse ou du Maghreb, où l’accès à des rendements attractifs sur l’épargne classique reste souvent limité, ce type d’offre exerce une attraction évidente. Encore faut-il en mesurer les implications réglementaires, qui varient fortement d’un pays à l’autre. Un produit distribué en France sous le régime européen n’obéit pas aux mêmes règles ailleurs, et la question fiscale sur les revenus tirés de cryptoactifs mérite d’être vérifiée avant toute décision.
Ce que raconte finalement ce cap des 100 millions, c’est moins la victoire d’un acteur qu’un basculement d’époque. Les épargnants ne se contentent plus des taux qu’on leur propose par défaut. Ils comparent, ils cherchent, ils acceptent parfois de sortir de leur zone de confort. Reste à savoir s’ils mesurent pleinement ce qu’ils échangent contre ces deux points de rendement supplémentaires. Le taux se lit en un instant. Le risque, lui, se comprend avec le temps — et parfois trop tard.