2,76 milliards de dollars. C’est le volume qu’ont atteint les échanges commerciaux entre l’Algérie et la Tunisie, selon les chiffres dévoilés par le Centre tunisien de promotion des exportations (CEPEX) lors d’une rencontre d’affaires tenue à Alger fin septembre. Une progression de 166 % en cinq ans. Autrement dit, le commerce entre les deux voisins a plus que doublé pendant que le reste du Maghreb, lui, continue de piétiner.
Le chiffre mérite qu’on s’y attarde. Parce qu’à l’échelle d’une région où l’intégration économique reste un serpent de mer — on parle du Grand Maghreb depuis 1989 sans que grand-chose ne bouge —, une croissance à trois chiffres entre deux États frontaliers a valeur de démonstration. Quand la volonté politique suit, les affaires suivent.
Un rapprochement politique qui se lit dans les balances commerciales
L’entente affichée entre Alger et Tunis depuis plusieurs années n’était pas qu’une affaire de discours et de sommets. Elle a fini par se traduire en flux de marchandises. Le CEPEX a présenté ces données à l’occasion d’une mission d’affaires organisée par l’organisation tunisienne CONECT International et la Confédération algérienne du Patronat (CAP), du 22 au 24 septembre.
Le moteur de cette dynamique tient en partie à un levier concret : l’accord commercial préférentiel bilatéral accorde jusqu’à 40 % d’abattements douaniers sur certains produits. À cela s’ajoutent les exonérations prévues par la Grande Zone arabe de libre-échange (GZALE), ce cadre panarabe entré en vigueur au début des années 2000 et qui, dans le cas algéro-tunisien, semble enfin produire des effets tangibles. Les tarifs douaniers, on l’oublie souvent, sont le vrai nerf du commerce régional. Quand on les abaisse, les camions passent.
Reste une zone d’ombre : le solde commercial n’a pas été communiqué. On sait dans quel sens circulent les produits, pas qui gagne quoi. Et c’est loin d’être un détail. Sans le solde, impossible de dire si ce partenariat profite équitablement aux deux économies ou s’il penche nettement d’un côté.
Deux économies qui ne vendent pas la même chose
La composition des échanges raconte une histoire assez classique. Du côté algérien, les exportations vers la Tunisie sont dominées par l’industrie et surtout l’énergie — hydrocarbures et dérivés, la spécialité économique du pays. Rien de surprenant pour la première puissance gazière d’Afrique.
La Tunisie, elle, joue une autre partition. Ses ventes à l’Algérie sont composées à 56,53 % de produits des industries mécaniques et électriques, à 31,53 % d’industries manufacturières diverses et à 7,05 % de produits agroalimentaires. Un tissu industriel plus diversifié, hérité d’une longue tradition manufacturière et d’une main-d’œuvre qualifiée qui a longtemps fait la réputation de l’économie tunisienne.
Cette complémentarité est intéressante. L’Algérie apporte l’énergie et les matières premières industrielles ; la Tunisie fournit des biens transformés à plus forte valeur ajoutée. Sur le papier, c’est le genre de configuration qui peut durer, chacun trouvant son intérêt dans ce que l’autre ne produit pas — ou pas assez.
Mais il faut le dire : une relation commerciale où l’un exporte surtout de l’énergie et l’autre des produits manufacturés reproduit, à petite échelle, un schéma que le Maghreb connaît bien. Le vrai test d’une intégration réussie, ce sera la capacité de l’Algérie à diversifier ses exportations au-delà des hydrocarbures. Ce chantier-là dépasse largement le cadre tunisien.
Les investisseurs tunisiens courtisés
Au-delà des flux de marchandises, il y a la question des implantations. Le CEPEX recense 43 entreprises tunisiennes présentes en Algérie. Leur répartition en dit long sur ce que la Tunisie sait faire : 30 % opèrent dans la mécanique et l’électrique, 23 % dans les services, 16 % dans le textile et autant dans l’agriculture. Le nombre d’entreprises algériennes actives en Tunisie, en revanche, n’a pas été révélé — encore une asymétrie d’information qui laisse le tableau incomplet.
Présent à la rencontre d’Alger, le directeur général de l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI), Omar Rekkache, a affiché la volonté de son institution d’accompagner les investisseurs tunisiens : identification des opportunités, simplification des procédures, aide à la concrétisation des projets sur le marché algérien.
Voilà le vrai enjeu des mois à venir. Les intentions affichées lors des missions d’affaires, on en a vu passer beaucoup au Maghreb. Ce qui compte, c’est la traduction sur le terrain : combien de projets réellement lancés, combien de dinars effectivement investis, combien de procédures réellement raccourcies. L’écart entre l’annonce et la réalisation reste le talon d’Achille des grandes déclarations économiques dans la région.
Ce que ça change concrètement
Pour les entrepreneurs des deux rives, le message est clair : le corridor algéro-tunisien devient un axe qui compte, avec des règles douanières avantageuses et un appui institutionnel affiché. Pour le reste du Maghreb — Maroc, Libye, Mauritanie —, c’est peut-être une démonstration que l’intégration bilatérale, plus modeste et plus concrète que les grands projets régionaux, reste la voie la plus praticable.
La prudence reste toutefois de mise. Un chiffre de croissance spectaculaire, calculé sur une base de départ faible, impressionne toujours plus qu’il ne le devrait. Passer de peu à un peu plus produit mécaniquement des pourcentages flatteurs. La vraie question n’est pas de savoir jusqu’où les échanges ont grimpé, mais s’ils tiendront dans la durée, une fois retombée l’euphorie des sommets et des missions d’affaires. Réponse dans cinq ans.