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Ethereum à la traîne derrière le Bitcoin : et si les institutions changeaient la donne ?

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Le cours d’Ethereum s’essouffle, il peine à suivre le Bitcoin, et pourtant un dirigeant vient d’affirmer que le meilleur commence à peine. La sortie est audacieuse. Elle vient de Joseph Chalom, patron de SharpLink, qui n’hésite pas à parler d’un « supercycle institutionnel » déjà enclenché pour la deuxième cryptomonnaie du marché.

Le mot est lâché : supercycle. Un terme qui claque, qui promet, et qui mérite qu’on s’y arrête plutôt que de le gober tel quel.

Un pari à contre-courant du marché

Il faut le dire, le timing de la déclaration a de quoi surprendre. Depuis plusieurs mois, Ethereum souffre de la comparaison avec Bitcoin. Le fameux ratio ETH/BTC, indicateur que scrutent les investisseurs pour mesurer la santé relative de l’ether, a longtemps déçu. Quand le roi des cryptomonnaies enchaîne les records, son dauphin traîne des pieds. Voilà le décor.

C’est précisément dans ce contexte que Joseph Chalom prend le contre-pied. Selon le dirigeant de SharpLink, le retard de cours ne raconte pas l’essentiel. Ce qui compte, à ses yeux, ce n’est pas la photographie d’un graphique un mardi matin, mais un mouvement de fond : l’arrivée massive des acteurs institutionnels sur le réseau Ethereum.

La thèse est cohérente avec la position de son entreprise. SharpLink s’est fait connaître pour sa stratégie d’accumulation d’ether dans sa trésorerie, sur le modèle de ces sociétés cotées qui empilent des cryptos à leur bilan. Autrement dit, quand Chalom vante un supercycle institutionnel, il défend aussi, par ricochet, la stratégie de sa propre maison. Un rappel de bon sens : dans la finance crypto, il est rare qu’un discours enthousiaste soit totalement désintéressé.

Ce que recouvre vraiment l’argument institutionnel

Derrière l’expression un peu ronflante, il y a une idée sérieuse. L’année 2024 a vu l’approbation des ETF Ethereum au comptant aux États-Unis, quelques mois après ceux du Bitcoin. Ces produits ouvrent la porte à des gestionnaires d’actifs, des fonds de pension, des family offices qui ne pouvaient — ou ne voulaient — pas détenir directement des cryptos. C’est le canal par lequel l’argent institutionnel peut, en théorie, se déverser.

À cela s’ajoute la dimension technique propre à Ethereum. Le réseau ne se contente pas d’être une réserve de valeur numérique comme le veut le récit dominant autour du Bitcoin. Il fait tourner la finance décentralisée, héberge des stablecoins, sert de socle à la tokenisation d’actifs réels — obligations, fonds monétaires, immobilier. Ce sont ces cas d’usage que les banques et les gestionnaires regardent de près. BlackRock, pour ne citer que le plus emblématique, a lancé son fonds tokenisé sur Ethereum. Voilà le genre de signaux sur lesquels s’appuie la thèse du supercycle.

Reste que passer de « des institutions s’intéressent au réseau » à « supercycle institutionnel » relève d’un raccourci commode. Entre l’expérimentation prudente d’un géant de la gestion d’actifs et une déferlante capable de propulser durablement le cours, il y a un monde. Les flux vers les ETF Ethereum, justement, se sont montrés bien plus modestes que ceux drainés par les produits Bitcoin. C’est un fait têtu.

Prudence : un discours n’est pas une garantie

On l’a vu maintes fois dans l’histoire récente des cryptomonnaies. En 2021, le mot « supercycle » circulait déjà, porté par certains investisseurs convaincus que le marché ne connaîtrait plus jamais de vrai hiver. La suite, on la connaît : effondrement de Terra-Luna, faillite de FTX, ETH divisé par plus de trois entre son sommet de novembre 2021 et son point bas de 2022. Le supercycle promis s’était transformé en gueule de bois.

Ce rappel n’invalide pas l’analyse de Chalom. Il invite simplement à la mesure. Les cryptomonnaies restent des actifs à très forte volatilité, où les récits — aussi séduisants soient-ils — précèdent souvent les faits. Un dirigeant dont l’entreprise mise gros sur l’ether a tout intérêt à convaincre le marché que la hausse est inéluctable. Ce n’est pas une critique personnelle, c’est la mécanique du secteur.

Pour un lecteur francophone, qu’il soit à Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca, l’enseignement est le même. L’adoption institutionnelle d’Ethereum est une tendance réelle et documentée, qui mérite d’être suivie. Mais un slogan enthousiaste dans la bouche d’un patron intéressé ne remplace ni les chiffres de flux, ni une analyse froide du risque. La tokenisation d’actifs et la montée en puissance des ETF sont des dynamiques de long terme, dont les effets sur le cours, s’ils existent, se mesureront en années, pas en tweets.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Chalom a raison ou tort sur le principe. C’est de distinguer ce qui relève de la conviction stratégique d’une entreprise et ce qui relève d’une réalité mesurable. Le supercycle institutionnel est peut-être en marche. Ou peut-être n’est-ce qu’un nom flatteur donné à une tendance encore fragile. Dans les deux cas, la prudence reste le meilleur allié de l’investisseur — et aucun discours, aussi confiant soit-il, ne dispense de faire ses propres recherches.

Jean Claude Convenant