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La Cour suprême donne à Trump les clés de la SEC et de la CFTC : pourquoi la crypto retient son souffle

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Six voix contre trois. C’est le score par lequel la Cour suprême des États-Unis vient de redessiner l’équilibre du pouvoir à Washington. En validant le renvoi de la commissaire démocrate Rebecca Slaughter de la Federal Trade Commission, les juges ont fait bien plus que trancher un litige administratif : ils ont accordé à Donald Trump une prise directe sur des institutions censées, jusqu’ici, échapper aux humeurs du Bureau ovale.

Dans le viseur immédiat des professionnels de la crypto : la SEC (Securities and Exchange Commission) et la CFTC (Commodity Futures Trading Commission). Deux gendarmes financiers qui, au moment même où la décision tombe, sont attelés à la tâche la plus scrutée du secteur depuis des années — écrire les règles qui encadreront les actifs numériques aux États-Unis.

Un verrou vieux de quatre-vingt-dix ans qui saute

La décision, longue de 108 pages, s’attaque à un principe qui structurait le fonctionnement de l’État fédéral depuis les années 1930. L’idée était simple, presque élégante : certaines agences devaient rester indépendantes du pouvoir politique pour arbitrer sans crainte de représailles. On ne renvoyait pas un commissaire parce qu’il déplaisait au président, mais pour faute ou négligence avérée.

C’est ce garde-fou que la majorité conservatrice de la Cour vient d’affaiblir. En autorisant le licenciement de Rebecca Slaughter, elle étend le pouvoir présidentiel de révocation à l’ensemble des dirigeants des agences fédérales indépendantes. Une exception notable subsiste : la Réserve fédérale, dont le statut particulier a été préservé — soulagement, sans doute, pour les marchés qui n’auraient pas apprécié de voir la banque centrale exposée aux mêmes vents.

Il faut mesurer le glissement. On passe d’un modèle où l’expertise technique prime sur l’appartenance politique à un système où un dirigeant récalcitrant peut être remercié d’un trait de plume. Pour un régulateur, cela change tout : quand vous savez que votre siège dépend du bon vouloir du président, votre indépendance de jugement devient une notion théorique.

Des régulateurs déjà exsangues

Le contexte rend la décision d’autant plus lourde de conséquences. La SEC ne compte plus que trois commissaires, tous républicains. La CFTC, elle, tourne avec un seul dirigeant, Michael Selig. On est loin des collèges pluralistes censés confronter les points de vue avant d’arrêter une position.

Or c’est précisément la mission de ces deux agences que d’établir, en ce moment, le futur cadre réglementaire de la crypto américaine. Qui régule quoi ? Un token est-il un titre financier relevant de la SEC, ou une matière première du ressort de la CFTC ? Ces questions, techniques en apparence, décident de l’avenir de milliers de projets et de la manière dont Wall Street pourra ou non s’exposer aux actifs numériques.

Un ancien responsable de la CFTC a résumé le malaise sans détour : sans débats contradictoires, sans voix dissonantes pour éprouver les textes, le risque est celui de décisions sous-optimales. Autrement dit, des règles rédigées vite, dans l’entre-soi, sans le frottement des désaccords qui fait la solidité d’un texte.

Aller vite, mais construire sur du sable

Voilà le paradoxe qui inquiète les acteurs du marché. À court terme, l’affaiblissement des contre-pouvoirs pourrait accélérer les choses. Une SEC et une CFTC alignées politiquement, débarrassées de leurs opposants internes, peuvent adopter des règles favorables à l’industrie crypto à une vitesse inédite. Après des années de bras de fer sous l’ère Gary Gensler, une bonne partie du secteur voit d’un bon œil cette perspective de clarté rapide.

Mais la rapidité a un coût. Des règles adoptées sans vote bipartisan sont des règles fragiles. Ce qu’une administration écrit sans consensus, la suivante peut le défaire tout aussi facilement. Et si demain un président démocrate hérite du même pouvoir de révocation élargi — car la décision de la Cour ne fait pas de distinction partisane — il pourra à son tour remodeler les collèges de commissaires à sa convenance.

Le secteur crypto pourrait donc gagner à court terme et perdre à long terme. Une réglementation stable, prévisible, sur laquelle bâtir des entreprises et des investissements sur dix ans, suppose un minimum de consensus qui survive aux alternances. Une réglementation obtenue par la seule volonté d’un camp reste suspendue au prochain scrutin.

Ce que les investisseurs francophones doivent en retenir

Pour les lecteurs en Europe et au Maghreb, cette affaire américaine n’est pas un lointain feuilleton institutionnel. Les États-Unis restent le marché qui donne le tempo à l’ensemble de l’écosystème crypto mondial. Quand la SEC autorise un produit, valide un ETF ou clarifie le statut d’un actif, les répercussions se font sentir bien au-delà de ses frontières — sur les cours, sur la confiance, sur l’appétit des institutionnels partout dans le monde.

L’incertitude réglementaire américaine se traduit tôt ou tard par de la volatilité sur les marchés que tout un chacun peut suivre depuis Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca. Un cadre juridique perçu comme instable, susceptible d’être renversé à chaque changement de majorité, entretient précisément le climat d’imprévisibilité que les actifs numériques peinent déjà à secouer. Rien de tout cela ne constitue un conseil : investir dans la crypto reste une opération à haut risque, dont on peut perdre l’intégralité du capital.

Reste une question de fond, celle que cette décision pose à voix haute. Une régulation financière solide se construit-elle dans l’urgence et l’entre-soi, ou dans la lenteur du compromis ? La Cour suprême a tranché sur le droit. Sur la sagesse de la manœuvre, l’histoire jugera — et pas forcément dans le sens espéré par ceux qui s’en réjouissent aujourd’hui.

Jean Claude Convenant