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Le Pakistan sort le bâton crypto : pourquoi Islamabad muscle sa traque aux capitaux sales

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Dix-huit mois de main tendue, puis le poing qui se referme. Après avoir déroulé le tapis rouge aux cryptomonnaies, le Pakistan vient de changer de registre. Sa police fédérale, la Federal Investigation Agency (FIA), a monté une unité d’enquête entièrement dédiée aux actifs numériques. Objectif affiché : traquer le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme qui transitent par les blockchains.

La séquence a quelque chose de logique. On ouvre les vannes, puis on installe les filtres. Islamabad avait passé la première partie de sa stratégie à multiplier les gestes d’ouverture. Levée de l’interdiction bancaire, création d’un régulateur, discussions avec des acteurs étrangers. Voici désormais le volet coercitif, celui qui manquait pour donner de la crédibilité à l’ensemble.

Une unité logée dans le nouveau centre de cybercommandement

La cellule ne fonctionne pas en vase clos. Elle s’intègre au NC3, le tout nouveau centre de commandement cyber de la FIA. C’est le directeur de la branche antiterroriste de l’agence, Muhammad Athar Waheed, qui pilote l’initiative. Le rattachement à une structure antiterroriste en dit long sur la lecture qu’en fait le pouvoir pakistanais : la crypto n’est pas seulement un enjeu de fiscalité ou de protection des épargnants, c’est d’abord une question de sécurité nationale.

Ce positionnement n’a rien d’anodin dans un pays qui figure depuis des années sur les radars du Groupe d’action financière (GAFI). Le Pakistan est sorti en 2022 de la fameuse liste grise de l’organisme international chargé de la lutte anti-blanchiment, au terme d’un long processus de mise en conformité. Créer une brigade spécialisée dans les flux crypto, c’est aussi envoyer un signal aux partenaires internationaux : on prend le sujet au sérieux, on ne laissera pas le pays redevenir une passoire.

Reste à voir ce que cette unité pourra réellement faire. Suivre une transaction sur une blockchain publique demande des outils d’analyse coûteux, des équipes formées, et surtout une coopération avec les plateformes d’échange qui détiennent l’information sur l’identité des utilisateurs. Autant de chantiers qui ne se règlent pas par un simple communiqué.

La régulation avance en parallèle, sur un autre terrain

Pendant que la police se dote de ses moyens répressifs, la partie réglementaire suit son propre chemin. Elle reste entre les mains de la PVARA, le régulateur permanent des actifs virtuels institué par le Virtual Assets Act 2026. Cet organisme instruit en ce moment les premières demandes de licences d’exchanges. Deux logiques cohabitent donc : d’un côté l’autorisation encadrée des acteurs légitimes, de l’autre la chasse aux flux illicites.

Cette double approche ressemble à s’y méprendre à ce que l’Europe a mis en place avec le règlement MiCA, entré en application en 2024. Un cadre pour ceux qui jouent le jeu, une répression pour les autres. Le Pakistan n’invente rien, mais il applique la recette avec une vitesse qui surprend. Car le pays part de loin : il y a encore deux ans, les banques avaient l’interdiction formelle de toucher à ces actifs.

Le chiffre qui explique cet empressement tient en un rang : le Pakistan pointe à la troisième place de l’indice d’adoption crypto établi par Chainalysis pour 2025. Troisième au monde. Difficile d’ignorer un phénomène d’une telle ampleur quand des dizaines de millions de citoyens utilisent déjà ces outils, souvent pour contourner une monnaie locale fragile et une inflation qui grignote leur pouvoir d’achat. Le gouvernement l’a compris : mieux vaut encadrer un usage massif que faire semblant qu’il n’existe pas.

Islamabad a d’ailleurs poussé la logique jusqu’à signer un accord autour du stablecoin USD1, émis par World Liberty Financial. Un choix stratégique qui rattache une partie de l’économie numérique nationale au dollar, dans un pays où la roupie inspire peu confiance.

Un obstacle que personne n’avait mis dans l’équation

Mais il est un adversaire que ni la police ni le régulateur ne pourront neutraliser par décret. Le séminaire Jamia Darul Uloom Karachi, autorité religieuse de premier plan, a émis une fatwa contestant le statut même des cryptomonnaies. Selon cet avis, ces actifs ne rempliraient pas les critères de la « richesse » (mal) au sens du droit islamique. Un jugement qui, s’il fait école, pourrait vider de leur substance les efforts du gouvernement.

Il faut le dire : cette dimension religieuse est souvent négligée par les observateurs occidentaux, qui raisonnent en termes purement techniques ou financiers. Dans un pays de plus de 240 millions d’habitants où l’islam structure une large part des décisions économiques individuelles, l’avis des grands séminaires pèse lourd. Beaucoup de Pakistanais refuseront de toucher à un produit jugé non conforme, quelle que soit sa légalité formelle. Le débat sur la licéité de la finance décentralisée traverse d’ailleurs l’ensemble du monde musulman, du Golfe au Maghreb, sans réponse tranchée à ce jour.

Voilà le paradoxe pakistanais résumé en une image. D’un côté un État qui s’organise à marche forcée, entre brigade d’enquête et licences d’exchanges. De l’autre une partie de la société civile et de l’autorité religieuse qui doute de la légitimité profonde de ces actifs. La régulation peut fixer des règles ; elle ne décrète pas l’adhésion.

Reste une certitude. En créant cette unité, le Pakistan admet noir sur blanc que l’ouverture aux cryptos a un revers : l’argent sale aussi aime les blockchains. Le rappel vaut pour tous les investisseurs, ici comme ailleurs. Ce marché reste volatil, faiblement protégé, et attire autant les entrepreneurs sérieux que les acteurs les moins recommandables. Prudence, donc, avant de confondre engouement national et sécurité individuelle.

Jean Claude Convenant