Un jeton qui valait 75,35 dollars en janvier 2025. Le même, aujourd’hui, à peine au-dessus de 1,76 dollar. Entre ces deux chiffres, il y a une chute de 97 % et surtout une réalité qui pique : près d’un million de portefeuilles dans le rouge. Le memecoin TRUMP, lancé tambour battant à la veille de l’investiture du 47e président des États-Unis, restera comme l’un des cas d’école les plus brutaux de ce que la spéculation crypto peut infliger aux petits porteurs.
Les chiffres viennent de la société d’analyse onchain Nansen, dans une étude relayée par le New York Times le 1er juillet 2026. Ils sont sans appel : 988 905 investisseurs ont perdu de l’argent sur ce jeton, pour une ardoise cumulée de 3,81 milliards de dollars. Deux tiers des acheteurs sont perdants. Et pendant que la salle se vidait, quelqu’un tenait la caisse.
Anatomie d’un mirage à 75 dollars
Rembobinons. Quand le TRUMP débarque, l’engouement est total. Le contexte s’y prête : un président fraîchement élu qui affiche son soutien à l’industrie crypto, une communauté chauffée à blanc, et cette promesse implicite — jamais formulée, mais partout sous-entendue — d’être associé au pouvoir en achetant un bout de jeton. Le prix s’envole. Puis il fait ce que font tous les memecoins depuis le Dogecoin de 2013 : il redescend, plus vite qu’il n’est monté.
La mécanique est connue, presque écrite d’avance. Une petite poignée d’initiés et de traders rapides encaissent leurs plus-values pendant l’euphorie. La masse arrive après, achète en haut de la vague, et se retrouve à contempler un portefeuille qui fond. Selon Nansen, moins de 10 % des acheteurs ont empoché des gains. Autrement dit : pour une personne qui gagne, il y en a six qui perdent.
La perte moyenne par portefeuille perdant s’élève à 3 857 dollars. Ce n’est pas une fortune pour un fonds spéculatif. C’est en revanche un coup dur pour un particulier qui a misé une partie de ses économies, séduit par l’idée qu’un jeton estampillé du nom d’un président ne pouvait pas complètement s’effondrer. Il pouvait. Il l’a fait.
Qui a gagné pendant que tout le monde perdait
C’est ici que l’histoire cesse d’être une simple statistique de marché pour devenir un sujet politique. D’après le même rapport, Donald Trump et son entourage ont encaissé 636 millions de dollars via le jeton — frais de transaction, allocations réservées aux entités liées au projet, et autres canaux de rémunération intégrés dès le départ dans la structure du memecoin.
Six cent trente-six millions d’un côté. Trois milliards huit cents de pertes de l’autre. Le contraste est vertigineux, et il faut le dire clairement : on est très loin d’un projet où l’émetteur partage le sort de ses investisseurs. Le clan présidentiel a construit un dispositif où il gagne quoi qu’il arrive, tandis que le risque intégral pèse sur les acheteurs. Ce n’est pas illégal en soi — le cadre réglementaire des memecoins reste flou, y compris aux États-Unis — mais ça pose une question morale que peu de responsables politiques ont eu le culot de poser aussi frontalement.
Rappelons au passage que ce lancement avait déjà déclenché une polémique dès ses premiers mois, notamment autour d’un dîner privé promis aux plus gros détenteurs du jeton. Certains observateurs y avaient vu une manière déguisée de monnayer un accès au président. Le débat sur les conflits d’intérêts n’a jamais vraiment cessé depuis.
La leçon, encore une fois, tombe sur les mêmes
On aimerait croire que ce genre d’épisode fait office d’avertissement. L’expérience montre plutôt le contraire. Chaque cycle crypto produit ses memecoins vedettes, portés par une célébrité, une blague virale ou, ici, une figure politique. Chaque fois, la promesse d’un gain rapide attire une foule de nouveaux venus. Et chaque fois, la distribution des pertes suit la même courbe : une minorité encaisse, la majorité éponge.
Un memecoin ne repose sur rien. Pas de revenus, pas de produit, pas de fondamentaux. Sa valeur tient uniquement à la conviction que quelqu’un, plus tard, paiera plus cher. Quand cette conviction s’évapore, il ne reste que le vide. C’est mathématique, et c’est précisément pour cela que ces jetons appartiennent à la catégorie des actifs les plus spéculatifs qui soient. Y placer de l’argent qu’on ne peut pas se permettre de perdre relève du pari, pas de l’investissement.
Pour les lecteurs francophones — que ce soit à Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca — la leçon dépasse largement le cas Trump. Le nom accolé à un jeton, aussi prestigieux ou puissant soit-il, ne constitue jamais une garantie. Au contraire : plus l’émetteur est célèbre, plus le mécanisme de transfert de richesse des acheteurs vers les organisateurs peut être efficace. Une célébrité n’a rien à perdre à lancer un memecoin. Ses fans, eux, ont tout à y laisser.
Le TRUMP n’est pas mort — il s’échange encore, comme un fantôme de sa gloire passée. Mais pour les 988 905 portefeuilles dans le rouge, la question n’est plus de savoir s’il remontera. Elle est de savoir combien de temps il faudra pour que la prochaine « opportunité en or » reproduise, à l’identique, la même arithmétique cruelle.