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Revolut à 115 milliards : le pari fou de Nik Storonsky pour toucher le jackpot des 500 milliards

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Cinq cents milliards de dollars. C’est le chiffre autour duquel gravite désormais l’ambition de Nik Storonsky, cofondateur et patron de Revolut. Pas la valeur actuelle de sa néobanque — loin de là — mais le seuil qu’il devrait faire franchir à l’entreprise pour empocher une rémunération hors norme. Une mécanique qui, à bien y regarder, ressemble furieusement à celle qui a fait de son inspirateur avoué, Elon Musk, l’homme le plus riche du monde.

Une valorisation déjà XXL, mais l’appétit ne s’arrête pas là

Selon les informations rapportées par Les Echos, ces négociations s’inscrivent dans le cadre du second tour de financement de Revolut, qui valorise aujourd’hui la fintech britannique à 115 milliards de dollars. Un montant déjà colossal pour une entreprise qui, il y a dix ans, n’était qu’une application de transfert de devises pour voyageurs pressés.

Pour saisir l’ampleur de la chose : 115 milliards, c’est davantage que la capitalisation de nombreuses banques européennes centenaires. Société Générale, pour donner un ordre de grandeur, pèse une fraction de ce montant en Bourse. Revolut, elle, n’a même pas de cotation publique. Sa valeur est fixée par des investisseurs privés lors de ces tours de table, sur la base de promesses de croissance et de multiples parfois vertigineux.

Et pourtant, ce n’est pas assez. Le mécanisme de rémunération que négocierait Storonsky ne se déclencherait qu’à partir de 500 milliards de dollars. Autrement dit, il faudrait que la valeur de Revolut soit multipliée par plus de quatre pour que le patron touche son gros lot. On est là dans une logique d’alignement extrême : pas de création de valeur monumentale, pas de récompense.

Le modèle Musk, importé dans la fintech

Cette architecture n’a rien d’improvisé. Elle reprend presque à l’identique le plan de rémunération accordé à Elon Musk chez Tesla en 2018, devenu depuis un cas d’école — et un champ de bataille juridique. À l’époque, le conseil d’administration de Tesla avait conditionné l’attribution d’actions à des paliers successifs de capitalisation boursière et de performance opérationnelle. Résultat : un package théorique évalué à plusieurs dizaines de milliards de dollars, le plus important jamais consenti à un dirigeant.

Le principe est séduisant sur le papier. On ne paie pas le patron pour venir travailler, on le paie pour transformer radicalement l’entreprise. Si la valeur explose, tout le monde y gagne — actionnaires compris. Si elle stagne, le dirigeant repart les mains vides.

Mais l’histoire Tesla a aussi montré les limites de l’exercice. Une juge du Delaware a annulé le fameux package de Musk, estimant que le processus d’approbation avait été biaisé et que le conseil n’était pas suffisamment indépendant du dirigeant. La saga judiciaire n’est toujours pas close. De quoi rappeler que ces montages ne relèvent pas seulement de la performance : ils posent une vraie question de gouvernance.

Ce que ce pari révèle vraiment

Au fond, la négociation de Storonsky en dit long sur l’état d’esprit de la tech financière. On y raisonne en trajectoires exponentielles, pas en dividendes prudents. On y assume ouvertement l’idée qu’un fondateur puisse capter une part démesurée de la valeur créée, à condition d’en produire une quantité astronomique.

Reste une question que peu osent poser franchement : 500 milliards de dollars, est-ce seulement atteignable ? Pour y parvenir, Revolut devrait s’imposer comme un acteur bancaire mondial de premier plan, arracher des parts de marché à des géants installés, et le faire dans un environnement réglementaire de plus en plus scrutateur. La fintech a certes obtenu sa licence bancaire au Royaume-Uni après une longue attente, et multiplie les implantations. Mais le chemin entre une néobanque valorisée à 115 milliards par des investisseurs enthousiastes et une institution pesant un demi-billion de dollars reste, disons-le, semé d’obstacles.

Il faut aussi rappeler une évidence trop souvent oubliée : une valorisation privée n’est pas une valeur de marché. Elle repose sur les paris d’un cercle restreint d’investisseurs. Les tours de financement des années récentes ont montré à quel point ces chiffres pouvaient être révisés à la baisse quand le vent tourne. Plusieurs licornes européennes en ont fait l’amère expérience après l’euphorie de 2021.

Un signal pour tout un secteur

Pour les lecteurs qui suivent la finance des deux rives de la Méditerranée, l’affaire mérite l’attention au-delà de l’anecdote. Revolut compte des millions d’utilisateurs en Europe francophone, et ses services séduisent aussi une clientèle connectée au Maghreb, notamment pour les transferts internationaux et la gestion multidevises. Ce que devient l’entreprise — et la manière dont elle rémunère ses dirigeants — n’est donc pas une simple curiosité de la City londonienne.

À notre avis, l’épisode illustre surtout une tension de fond. D’un côté, l’ambition assumée d’un fondateur qui veut être payé à hauteur d’un exploit hors norme. De l’autre, la nécessité d’une gouvernance solide, capable de dire non quand les intérêts personnels et collectifs cessent d’être alignés. Tesla a montré que le second pilier ne suivait pas toujours le premier.

Storonsky joue gros. Et derrière lui, ce sont les codes mêmes de la rémunération des patrons de la tech qui se rejouent, une fois de plus, à une échelle qui donne le vertige.

Jean Claude Convenant