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Siemens : ce qui se cache derrière la constance d’un géant industriel allemand

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un patron reste rarement quatre ans à la tête d’un mastodonte comme Siemens sans laisser d’empreinte. Roland Busch, lui, dirige le groupe allemand depuis février 2021. Une éternité, à l’échelle des directions générales du CAC ou du DAX, où l’on change parfois de capitaine au premier trou d’air. Cette longévité dit quelque chose : Siemens tient son cap. Encore faut-il comprendre ce que « tenir le cap » signifie vraiment pour un conglomérat vieux de plus de 175 ans.

Un capitaine dans la durée, ça n’est pas anodin

Roland Busch n’est pas un parachuté. Physicien de formation, il a passé l’essentiel de sa carrière chez Siemens avant d’en prendre les commandes. Ce profil d’ingénieur maison, dans un groupe qui a fait de la technologie industrielle sa raison d’être, n’est pas un détail. Il incarne une continuité que les marchés apprécient, surtout dans une période où l’incertitude est devenue la norme.

Car il faut le rappeler : Busch a hérité d’une entreprise en pleine recomposition. Ses prédécesseurs, Joe Kaeser en tête, avaient enclenché un vaste mouvement de simplification. L’idée ? Faire éclater le vieux conglomérat tentaculaire — celui qui fabriquait aussi bien des trains que des scanners médicaux, des turbines et des logiciels — en entités plus lisibles, plus autonomes, plus faciles à valoriser en Bourse.

Siemens Healthineers, la branche santé, a été introduite en Bourse dès 2018. Siemens Energy, la division qui regroupe l’activité énergie, a été détachée en 2020. Deux opérations lourdes de sens : le géant industriel a accepté de se couper de bras entiers pour gagner en clarté. C’est dans ce paysage déjà largement redessiné que Busch a pris ses fonctions.

La stratégie du recentrage, un pari de longue haleine

Que reste-t-il au cœur de Siemens aujourd’hui ? L’automatisation industrielle, les logiciels, les infrastructures intelligentes, la mobilité ferroviaire. Autrement dit, la brique numérique et technologique de l’industrie. C’est là que se joue l’avenir du groupe, et c’est là que Busch a concentré ses efforts.

Le raisonnement est cohérent. Plutôt que de rester un empire dispersé, difficile à évaluer pour les investisseurs, Siemens veut devenir un acteur ciblé de la transformation numérique de l’industrie. Le marché aime les histoires simples : une entreprise dont on comprend le métier se valorise mieux qu’un conglomérat dont on peine à additionner les parties. Les financiers parlent de « décote de holding » pour désigner cette pénalité que subissent les groupes trop hétéroclites. Siemens a passé une décennie à s’en débarrasser.

Ce recentrage a une conséquence concrète pour quiconque suit le titre : la performance de Siemens dépend désormais davantage du cycle industriel mondial, des investissements des usines dans l’automatisation, de la digitalisation des chaînes de production. Quand l’industrie manufacturière tourne au ralenti — en Chine, en Allemagne ou ailleurs —, Siemens le ressent. Quand elle repart, le groupe est en première ligne.

Pourquoi cela devrait intéresser les lecteurs francophones

On pourrait croire qu’un géant de Munich reste une affaire allemande. Ce serait passer à côté de son poids réel. Siemens est l’un des principaux fournisseurs de technologies industrielles en Europe, et ses systèmes équipent des usines, des réseaux électriques et des lignes ferroviaires bien au-delà des frontières germaniques. En France, en Belgique, en Suisse, mais aussi dans les grands projets d’infrastructure au Maghreb, la signature Siemens n’est jamais très loin. Le groupe a par exemple été impliqué dans des projets ferroviaires et énergétiques dans plusieurs pays d’Afrique du Nord.

Pour un épargnant francophone, l’action Siemens représente donc une exposition directe à un pilier de l’industrie européenne. Le titre figure dans l’indice DAX de Francfort et pèse lourd dans nombre de fonds indiciels européens que détiennent, souvent sans le savoir, les particuliers via leur assurance-vie ou leur plan d’épargne. Autrement dit, la trajectoire de Busch concerne plus de portefeuilles qu’on ne l’imagine.

Faut-il pour autant s’enthousiasmer sans réserve ? Non. Un groupe aussi dépendant du cycle industriel reste sensible aux ralentissements économiques, aux tensions commerciales et aux soubresauts du marché chinois, où Siemens réalise une part significative de son activité. La transformation vers le numérique, aussi prometteuse soit-elle, se heurte à une concurrence féroce, notamment américaine. Et détenir encore des participations dans les entités détachées expose le groupe aux aléas de secteurs comme l’énergie, plus volatils.

Rien de tout cela n’est un conseil d’achat ou de vente — chacun jugera selon sa propre situation et, idéalement, avec l’aide d’un professionnel. Mais l’histoire de Siemens sous Busch offre un cas d’école : celle d’un conglomérat historique qui a choisi de se réinventer plutôt que de s’accrocher à son ancienne grandeur.

Tenir le cap, oui, mais vers où ?

La vraie question n’est pas de savoir si Siemens tient le cap. C’est de savoir si ce cap est le bon pour la décennie qui vient. Miser sur l’automatisation et le logiciel industriel, c’est parier que les usines du monde entier vont continuer à se numériser à marche forcée. C’est un pari raisonnable, presque évident. Mais les paris évidents attirent aussi les concurrents les plus redoutables.

Roland Busch a stabilisé le navire, poursuivi la simplification héritée de ses prédécesseurs et donné une direction claire. Le mérite est réel. Reste à transformer cette constance en croissance durable. Un capitaine peut tenir la barre longtemps sans jamais atteindre le port — la longévité n’est un succès que si elle mène quelque part. Pour Siemens, les prochaines années diront si la trajectoire choisie était la bonne.

Jean Claude Convenant