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Stablecoins en euros : pourquoi la BCE tire la sonnette d’alarme face au modèle américain

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

La présidente de la Banque centrale européenne a choisi l’Espagne comme tribune pour délivrer un message sans ambiguïté : laisser des acteurs privés émettre des stablecoins libellés en euros représenterait une menace sérieuse pour la stabilité financière du continent. Alors que les États-Unis font le pari inverse en encourageant ce modèle, l’Europe trace une ligne de démarcation claire. Derrière ce débat technique se joue en réalité une bataille géopolitique et monétaire d’envergure mondiale.

Contexte et enjeux : deux visions irréconciliables de la monnaie numérique

Depuis plusieurs années, le développement des cryptomonnaies et en particulier des stablecoins — ces actifs numériques dont la valeur est indexée sur une devise traditionnelle — bouscule les banques centrales du monde entier. Un stablecoin libellé en euros fonctionne, en théorie, comme un substitut numérique à la monnaie fiduciaire, émis non pas par une institution publique mais par une entreprise privée.

Aux États-Unis, cette approche est désormais perçue comme un levier d’influence : en favorisant des stablecoins indexés sur le dollar, Washington entend prolonger la domination du billet vert à l’ère du numérique. Cette stratégie inquiète directement Francfort. Pour Christine Lagarde, reproduire ce schéma côté européen reviendrait à affaiblir la souveraineté monétaire de la zone euro, en confiant une fonction régalienne — l’émission de monnaie — à des entités privées soumises à leurs propres logiques commerciales.

Analyse : les arguments de la BCE contre les stablecoins privés

La position de la BCE repose sur plusieurs piliers. En premier lieu, la question de la stabilité financière : un stablecoin privé largement adopté pourrait, en cas de crise de confiance, provoquer des retraits massifs déstabilisant à la fois l’émetteur et, par contagion, l’ensemble du système bancaire européen. Ce risque, qualifié de « bank run numérique », est pris très au sérieux par les régulateurs depuis l’effondrement de certains stablecoins algorithmiques ces dernières années.

Deuxièmement, la question de la transmission de la politique monétaire est centrale. Si une part significative des échanges en euros transitait par des stablecoins privés échappant au contrôle de la BCE, l’efficacité des décisions de taux d’intérêt s’en trouverait mécaniquement réduite. La banque centrale perdrait en partie la maîtrise de son propre mandat.

Face à ces risques, Christine Lagarde réaffirme sa préférence pour une solution publique : l’euro numérique, aussi appelé monnaie numérique de banque centrale (MNBC). Ce projet, encore en phase d’étude approfondie à la BCE, vise à offrir une alternative souveraine aux stablecoins privés, tout en preservant les garanties d’un système sous supervision institutionnelle. L’euro numérique ne remplacerait pas les billets mais les compléterait, offrant un moyen de paiement numérique directement garanti par la banque centrale.

Impact pour les lecteurs en France et au Maghreb

Pour les particuliers et les entreprises en France, ce débat n’est pas qu’académique. L’adoption éventuelle de stablecoins privés en euros aurait des répercussions concrètes sur les conditions de dépôt, la protection des fonds et la réglementation des transferts. Le cadre réglementaire européen MiCA, entré en vigueur, encadre déjà strictement l’émission de tels actifs au sein de l’Union — un signal que Bruxelles partage les préoccupations de Francfort.

Pour les pays du Maghreb, dont les économies entretiennent des liens étroits avec la zone euro — notamment via les transferts de fonds de la diaspora —, l’issue de ce bras de fer monétaire pourrait influencer les outils de paiement transfrontaliers disponibles à l’avenir. Un euro numérique souverain faciliterait potentiellement des transferts sécurisés et moins coûteux, là où des stablecoins privés introduiraient une couche supplémentaire d’incertitude réglementaire.

Ce qu’il faut retenir

  • Christine Lagarde s’est exprimée publiquement contre le développement de stablecoins privés libellés en euros, les jugeant risqués pour la stabilité financière.
  • La BCE s’oppose au modèle américain, qui encourage au contraire les stablecoins adossés au dollar comme outil de domination monétaire numérique.
  • L’institution européenne défend l’euro numérique (MNBC) comme alternative souveraine, placée sous contrôle public et supervision institutionnelle.
  • Les risques identifiés incluent la déstabilisation du système bancaire, la perte d’efficacité de la politique monétaire et la dépendance vis-à-vis d’acteurs privés.
  • Ce débat aura des conséquences pratiques pour les épargnants, les entreprises et les utilisateurs de services de transfert d’argent en Europe et au Maghreb.

Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne constitue pas un conseil en investissement. Les informations présentées ne tiennent pas compte de votre situation personnelle. Tout investissement comporte des risques, y compris la perte du capital investi. LittleCreek ne perçoit aucune rémunération de la part des entités mentionnées dans ses articles.

Jean Claude Convenant