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Monnaies numériques et actifs tokenisés : la Banque de France trace sa stratégie

Par Jean Claude Convenant 4 min de lecture

La Banque de France affiche une ambition claire : ne pas subir la révolution numérique des monnaies, mais la piloter. À l’occasion de VivaTech en juin 2026, Emmanuel Moulin, gouverneur de l’institution, a tracé les contours d’une stratégie européenne assumée autour des stablecoins, de l’euro numérique et de la tokenisation des actifs financiers.

Le contexte d’une Europe face aux géants numériques

Depuis plusieurs années, la domination des stablecoins libellés en dollars interroge les autorités monétaires européennes. Ces instruments, adossés à la monnaie américaine, concentrent une part croissante des échanges numériques mondiaux. Parallèlement, les grandes plateformes technologiques et les acteurs crypto établissent progressivement des écosystèmes parallèles aux systèmes de paiement traditionnels.

Pour la zone euro, ce phénomène soulève deux enjeux majeurs : la capacité à conserver la maîtrise de la politique monétaire et la nécessité de préserver l’attractivité de l’euro comme réserve de valeur. Le scénario d’une marginalisation progressive de la monnaie unique dans l’économie numérique inquiète les décideurs.

Une vision proactive plutôt que réactive

Le gouverneur a insisté sur le principle fondamental de sa vision : « façonner l’innovation plutôt que l’absorber ». Cette formule résume la rupture avec une approche purement défensive. Au lieu de combattre ou d’ignorer les mutations technologiques, la Banque de France promeut une stratégie offensive d’intégration contrôlée.

Trois piliers structurent cette approche. D’abord, l’euro numérique, dont le projet progresse au sein de la Banque centrale européenne. Cet instrument viserait à offrir un équivalent digital de la monnaie fiduciaire, accessible au secteur public et privé. Deuxièmement, la régulation intelligente des stablecoins, notamment ceux libellés en euros, qui pourraient circuler sous cadre strict. Troisièmement, l’accompagnement de la tokenisation des actifs financiers traditionnels, afin que l’économie européenne ne soit pas exclue des gains de productivité liés à ces technologies.

Les enjeux de souveraineté monétaire pour l’Europe

Le discours du gouverneur soulève un enjeu géopolitique rarement explicite dans le débat public francophone. Si l’Europe laisse s’installer une infrastructure numérique monétaire dominée par les stablecoins en dollars et les protocoles non-régulés, elle risque d’abandonner des leviers stratégiques de contrôle économique et monétaire.

Pour les pays du Maghreb, cette question revêt une dimension supplémentaire. La dépendance aux devises de réserve (dollar, euro) façonne les marges de manœuvre des banques centrales nationales. Une fragmentation monétaire numérique amplifierait ces contraintes, sauf si des solutions régionales africaines émergent en parallèle.

La France et la zone euro cherchent donc à anticiper : proposer une alternative crédible, régulée et inclusive, plutôt que de voir s’imposer un ordre monétaire numérique défini par d’autres. C’est aussi une question d’indépendance des politiques économiques.

Points clés de la stratégie annoncée

  • Euro numérique : progression du projet européen pour une version digitale de la monnaie commune, accessible directement ou via intermédiaires
  • Stablecoins régulés : création d’un cadre légal européen (notamment via MiCA) pour autoriser les monnaies numériques privées sous conditions strictes
  • Tokenisation d’actifs : soutien à la migration des titres financiers traditionnels vers des formats numériques interopérables
  • Souveraineté monétaire : impératif de ne pas abandonner le contrôle de l’infrastructure de paiement numérique à des tiers non-régulés
  • Innovation encadrée : modèle de régulation prospective, anticipant les technologies plutôt que les interdisant
  • Inclusion financière : opportunité pour élargir l’accès aux services monétaires numériques en zone euro et en Afrique francophone

Cette posture française et européenne reflète une maturité nouvelle face aux défis numériques. Elle rompt avec l’oscillation entre interdiction et laissez-faire, pour se positionner sur le terrain technologique avec des règles claires. Le défi réside désormais dans la mise en œuvre opérationnelle et l’adoption par les citoyens et entreprises.

Jean Claude Convenant