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Réassureurs : quand l’absence de catastrophes fait gonfler les profits

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il y a un paradoxe savoureux dans le métier de réassureur. Ces géants discrets, qui assurent les assureurs eux-mêmes, gagnent plus d’argent quand la Terre s’agite le moins. Le premier semestre 2024 leur a offert une accalmie relative sur le front des catastrophes naturelles. Résultat : des bénéfices robustes, portés non par un exploit commercial mais par une météo, disons, coopérative.

Une mécanique implacable

Le principe est simple à comprendre, brutal dans ses conséquences. Un réassureur encaisse des primes en échange d’une promesse : couvrir une partie des sinistres exceptionnels que subissent les compagnies d’assurance. Ouragans, inondations, tremblements de terre, tempêtes de grêle. Quand ces événements se raréfient, ou frappent moins fort que prévu, l’écart entre les primes encaissées et les indemnités versées se creuse. Et cet écart, c’est du bénéfice.

Selon Les Echos, la solidité des comptes des trois grands groupes du secteur s’explique précisément par cette faible sinistralité observée sur les six premiers mois de l’année. Autrement dit : moins de dégâts assurés, plus de profits engrangés. La logique paraît presque cynique, mais elle est le cœur du modèle. Les réassureurs vivent des probabilités. Quand les probabilités jouent en leur faveur pendant quelques mois, les résultats suivent mécaniquement.

Il faut le dire clairement : un bon semestre pour un réassureur ne signifie pas forcément qu’il a mieux travaillé que le précédent. Cela signifie souvent que le ciel a été plus clément. Nuance essentielle pour qui veut lire correctement ces publications trimestrielles.

Le contexte qui rend ces chiffres fragiles

Ce serait une erreur de prendre ces résultats pour une tendance de fond. Depuis plusieurs années, le secteur avait au contraire durci le ton. Après une série d’exercices marqués par des catastrophes coûteuses, les réassureurs ont relevé leurs tarifs de renouvellement, restreint les couvertures les plus exposées et exigé des assureurs qu’ils gardent une part plus grande du risque sur leurs propres épaules. Cette discipline tarifaire, entamée face à la multiplication des événements climatiques extrêmes, explique une partie de la santé actuelle du secteur.

Autrement dit, deux forces se combinent en ce moment. D’un côté, des prix plus élevés négociés ces dernières années. De l’autre, une facture des sinistres temporairement allégée. Le cocktail est idéal pour les comptes. Mais chacun sait qu’un semestre calme ne prédit rien du suivant.

Rappelons ce qui s’est passé lors des exercices précédents. Les incendies, les inondations à répétition en Europe, les ouragans dans l’Atlantique nord ont régulièrement fait dérailler les prévisions. La réassurance est un secteur où une seule saison cyclonique peut effacer les gains de plusieurs trimestres tranquilles. La prudence reste donc de mise, y compris quand les chiffres semblent rassurants.

Pourquoi cela concerne aussi votre assurance habitation

On pourrait croire que ces débats de spécialistes restent confinés aux salles de marché suisses ou allemandes, là où siègent les mastodontes du secteur. Ce serait une erreur. Ce qui se joue au niveau des réassureurs finit toujours par retomber sur la facture de l’assuré final.

Quand les réassureurs augmentent leurs tarifs, les assureurs traditionnels répercutent tôt ou tard cette hausse sur les primes d’assurance habitation, automobile ou professionnelle. Ce mécanisme est particulièrement sensible dans les zones exposées aux aléas climatiques. En France, le régime des catastrophes naturelles a d’ailleurs vu ses cotisations relevées pour tenir compte de la sinistralité croissante. Au Maghreb, où les épisodes de sécheresse, d’inondations soudaines et de séismes pèsent lourd, la question de la couverture assurantielle et de son coût devient un enjeu de plus en plus visible.

Un semestre de faible sinistralité pourrait donc, à la marge, desserrer un peu la pression sur les tarifs. Mais n’attendez pas de miracle. Les assureurs et réassureurs raisonnent sur le long terme et sur des modèles climatiques qui, eux, pointent vers davantage d’événements extrêmes, pas moins.

Lire ces résultats avec lucidité

Que retenir de ces publications ? D’abord qu’un bénéfice élevé n’est pas toujours le signe d’une performance opérationnelle exceptionnelle : parfois, c’est simplement l’absence de désastre. Ensuite que la solidité affichée aujourd’hui repose sur un équilibre instable, à la merci du prochain ouragan ou de la prochaine inondation majeure.

Pour l’investisseur qui suit ces valeurs, la tentation est grande de saluer un semestre flatteur. À notre avis, mieux vaut regarder la discipline tarifaire de long terme et la capacité des groupes à absorber un choc que se réjouir d’une accalmie passagère. Les catastrophes naturelles finissent toujours par revenir. La seule question est de savoir quand, et à quel prix.

Ceci n’est évidemment pas un conseil d’investissement. Le secteur de la réassurance est par nature exposé à des risques violents et difficiles à modéliser, et les performances passées ne préjugent en rien de celles à venir. Un semestre serein peut précéder une année catastrophique. C’est même, hélas, la règle du jeu.

Jean Claude Convenant