Un homme de 40 ans, arrivé à Londres il y a une quinzaine d’années comme trader chez Lehman Brothers puis Credit Suisse, pourrait bientôt coiffer sur le fil les dynasties industrielles et les magnats de l’immobilier qui trustent depuis toujours le sommet des fortunes britanniques. Son nom : Nik Storonsky. Sa création : Revolut, la fintech la plus valorisée du Royaume-Uni. Et le mécanisme qui pourrait le propulser tout en haut n’a rien d’un coup de chance boursier. Il a été écrit noir sur blanc dans un contrat.
Une rémunération qui grimpe avec la valorisation
Le principe est simple à énoncer, redoutable dans ses effets. La rémunération de Nik Storonsky est en grande partie indexée sur la valeur de Revolut. Autrement dit, plus l’entreprise vaut cher, plus le patrimoine de son fondateur enfle. Ce n’est pas un salaire au sens classique du terme, c’est un pari sur la croissance, aligné sur celui des actionnaires.
Ce type de montage, popularisé par les géants de la tech américaine, récompense les dirigeants non pas pour le temps passé mais pour la valeur créée. Elon Musk en a fait l’exemple le plus spectaculaire chez Tesla, avec un plan de rémunération qui l’a rendu multimilliardaire à mesure que le titre grimpait. Le principe débarque désormais dans une fintech européenne, et il faut le dire, il change la donne pour comprendre comment se fabriquent aujourd’hui les grandes fortunes.
La conséquence directe : à mesure que la valorisation de Revolut s’envole, celle de son fondateur suit la même trajectoire. Et cette valorisation a pris des proportions qui laissent songeur.
De l’application de voyage à la banque des millions d’utilisateurs
Revenons en arrière. Revolut naît en 2015, d’abord comme une application permettant de changer des devises sans frais cachés pendant les voyages. Un service simple, presque anecdotique, qui répondait à une frustration bien réelle : les commissions opaques prélevées par les banques traditionnelles à chaque paiement à l’étranger.
En une décennie, la start-up a mué. Comptes courants, cartes, cryptomonnaies, courtage en Bourse, assurance, transferts internationaux : Revolut a empilé les services pour devenir une néobanque à part entière, comptant des dizaines de millions d’utilisateurs à travers le monde. En France, l’application s’est imposée auprès d’une génération lassée des agences et des rendez-vous en semaine. Au Maghreb aussi, où les frais de transfert d’argent et de change pèsent lourd, ce genre d’outil trouve un écho particulier auprès des diasporas qui envoient régulièrement des fonds à leurs proches.
Cette expansion tous azimuts explique pourquoi les investisseurs ont accepté de valoriser l’entreprise à des niveaux qui la placent tout en haut du classement des fintechs britanniques. Et c’est précisément cette valorisation qui alimente la fortune de Storonsky.
Ce que ça dit de la nouvelle carte des fortunes
Que le patron d’une entreprise fondée il y a dix ans puisse rivaliser avec les fortunes établies du Royaume-Uni en dit long sur la bascule en cours. Historiquement, le sommet des classements britanniques était occupé par des héritiers, des propriétaires terriens, des barons de la distribution ou de la finance traditionnelle. Le Sunday Times Rich List, publié chaque année, a longtemps ressemblé à une galerie de familles installées depuis des générations.
La technologie rebat les cartes. Une valeur qui se construit vite, sur des actifs immatériels — du code, une base d’utilisateurs, une marque — peut désormais produire des fortunes qui rivalisent avec des empires bâtis sur un siècle. C’est vertigineux, et cela mérite d’être regardé avec un œil critique.
Car il faut poser la question qui dérange : cette richesse est-elle réelle ou théorique ? Tant que Revolut n’est pas cotée en Bourse et que ses actions ne s’échangent pas librement, la valorisation reste une estimation, fondée sur ce que des investisseurs sont prêts à payer lors de levées de fonds ou de rachats de titres entre actionnaires. Une fortune « sur le papier », donc, qui pourrait fondre aussi vite qu’elle a gonflé si le marché venait à se retourner.
L’histoire récente de la tech est jalonnée de valorisations spectaculaires qui n’ont pas résisté à l’épreuve des faits. Les néobanques, en particulier, évoluent dans un secteur où la rentabilité reste un défi permanent, où la réglementation se durcit et où la concurrence — banques traditionnelles réveillées, autres fintechs, géants du paiement — ne faiblit jamais. Une richesse indexée sur une valorisation privée, c’est un patrimoine adossé à un consensus fragile.
Un symbole plus qu’un simple classement
Au fond, la trajectoire de Nik Storonsky vaut moins pour le titre honorifique qu’elle pourrait lui offrir que pour ce qu’elle révèle. Elle illustre une mécanique nouvelle : celle où la création de valeur numérique, couplée à des mécanismes de rémunération alignés sur cette valeur, peut faire émerger en une décennie ce qui prenait autrefois des générations.
Reste à voir si cette ascension se confirmera. Une introduction en Bourse, un tour de table décevant, un durcissement réglementaire : plusieurs scénarios pourraient soit graver dans le marbre la fortune du fondateur, soit la ramener à de plus modestes proportions. Pour l’heure, une chose est sûre : le patron de Revolut incarne un moment de bascule, où la finance britannique découvre que ses plus grandes fortunes ne portent plus forcément un nom de famille prestigieux, mais parfois celui d’une application née pour changer des devises en vacances.