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Michael Saylor l’assume : le vrai atout du Bitcoin, c’est de ne surtout rien changer

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

On imagine souvent qu’une technologie ne survit qu’en se réinventant. Plus vite, plus fort, plus de fonctionnalités. C’est le mantra de la Silicon Valley depuis vingt ans. Michael Saylor prend le contre-pied exact de cette idée quand il parle du Bitcoin. Selon lui, la force de l’actif ne viendra pas d’une amélioration de son protocole. Au contraire : elle viendra de son immobilisme.

La formule qu’il emploie résume toute sa philosophie. L’objectif du Bitcoin, dit-il, « consiste à aller lentement et à ne pas casser ». Une inversion complète du fameux « move fast and break things » cher à Facebook. Là où la tech traditionnelle célèbre la disruption permanente, le fondateur de Strategy voit dans la lenteur un gage de solidité.

Un code que personne ne veut vraiment toucher

Il faut le rappeler pour bien comprendre : le protocole Bitcoin n’a quasiment pas bougé sur ses fondamentaux depuis sa création en 2009. La limite des 21 millions d’unités, le rythme de production des blocs, le fonctionnement de la preuve de travail. Tout cela est resté d’une stabilité remarquable, presque anachronique dans un secteur qui empile les mises à jour comme d’autres empilent les promesses.

Les évolutions techniques existent bien sûr. SegWit en 2017, puis Taproot en 2021, ont apporté des ajustements notables. Mais chacune de ces modifications a demandé des années de débats, parfois houleux, entre développeurs, mineurs et utilisateurs. La guerre autour de la taille des blocs, qui a débouché sur la scission du Bitcoin Cash en 2017, reste dans toutes les mémoires. Modifier le Bitcoin, c’est déclencher une bataille rangée. Et c’est précisément ce que Saylor présente comme une vertu.

Son raisonnement tient en une idée simple. Un actif censé traverser les décennies, voire les siècles, ne peut pas se permettre d’être un chantier permanent. Chaque changement introduit un risque. Chaque nouveauté ouvre une faille potentielle. Pour qu’un objet devienne une réserve de valeur crédible, il faut d’abord qu’il inspire confiance dans sa capacité à ne pas se transformer sous les pieds de ceux qui le détiennent.

La vraie révolution se joue ailleurs

Si le protocole doit rester figé, où se situe alors la « prochaine grande évolution » évoquée par Saylor ? Pas dans le code, mais dans tout ce qui s’y greffe. L’adoption par la finance traditionnelle bouleverse le regard porté sur le Bitcoin, sans toucher à une seule ligne de son fonctionnement interne.

Et sur ce terrain, les faits parlent. Le lancement des ETF Bitcoin au comptant aux États-Unis en janvier 2024 a fait entrer l’actif dans les portefeuilles institutionnels par la grande porte. Des gérants qui, il y a cinq ans, ricanaient poliment quand on prononçait le mot « crypto » proposent désormais un produit adossé au Bitcoin. Strategy, l’entreprise dirigée par Saylor, a de son côté transformé son bilan en gigantesque coffre-fort à bitcoins, accumulant des centaines de milliers d’unités au fil des années.

C’est là toute la subtilité de sa position. Le Bitcoin n’a pas besoin de devenir plus rapide ou plus programmable pour séduire Wall Street. Il a besoin de rester exactement ce qu’il est : rare, prévisible, difficile à corrompre. Les innovations, elles, se construisent en périphérie. Le Lightning Network pour les paiements instantanés, les produits dérivés, les solutions de conservation institutionnelle. Le noyau reste intact pendant que l’écosystème s’étoffe autour de lui.

Une vision qui divise, et c’est normal

Faut-il pour autant prendre les propos de Saylor pour argent comptant ? À notre avis, non, et pour une raison de bon sens : l’homme est le plus gros porte-drapeau institutionnel du Bitcoin. Son entreprise a misé une part colossale de sa valeur sur l’actif. Quand il défend l’idée d’un protocole immuable, il défend aussi, mécaniquement, la valeur de ce qu’il détient. La lucidité impose de garder cela en tête.

Reste que son argument dépasse l’intérêt personnel. Une partie de la communauté crypto lui donne raison sur le fond. L’or n’a jamais eu besoin de « mise à jour » pour rester une valeur refuge pendant des millénaires. Sa force vient justement de son immuabilité, de sa rareté physique. Le Bitcoin s’inspire ouvertement de ce modèle, en visant une rareté numérique tout aussi rigide.

D’autres voix rétorquent qu’un protocole trop figé finit par se faire dépasser. Que l’absence d’évolution du code limite les usages, freine l’adoption comme moyen de paiement quotidien, et laisse le champ libre à des blockchains plus souples. Le débat n’est pas tranché, et il ne le sera sans doute jamais complètement.

Pour le lecteur francophone, qu’il soit à Paris, à Genève ou à Casablanca, une chose mérite d’être retenue au-delà de la posture. Le Bitcoin reste un actif d’une volatilité extrême, sans garantie de capital, dont le cadre réglementaire varie fortement d’un pays à l’autre. Le discours rassurant sur la stabilité du protocole ne dit rien sur celle de son prix, qui peut chuter de moitié en quelques semaines. La solidité du code n’est pas celle du cours. Ne jamais confondre les deux.

Au bout du compte, la thèse de Saylor a le mérite de déplacer la question. On attend souvent d’une technologie qu’elle nous surprenne. Lui parie sur l’inverse : que le Bitcoin nous convainque justement en ne surprenant jamais personne. Un pari singulier, à contre-courant de l’époque. Reste à voir si le marché, lui, saura faire preuve de la même patience.

Jean Claude Convenant