Un pays de 51,6 millions d’habitants. Et 102 millions de comptes de trading actifs. Faites le calcul : cela fait presque deux comptes par personne, nourrissons et grands-parents compris. Bienvenue en Corée du Sud, où la Bourse n’est plus un placement réservé à une élite mais un sujet de conversation aussi banal que la météo. À la machine à café, dans les repas de famille, tout le monde a son avis sur l’action qui a doublé la veille ou sur le prochain champion des semi-conducteurs.
Le chiffre a de quoi donner le vertige. Selon les données citées par la presse spécialisée, un tiers des Coréens détient désormais une position boursière en direct. En 2020, ils étaient à peine 7 %. En quelques années, un peuple entier s’est mis à spéculer. La question n’est plus de savoir si l’on investit, mais combien et avec quel effet de levier.
Quand un pays entier entre en Bourse
Cette démocratisation express n’a rien d’anodin. Elle rappelle, en accéléré, ce que d’autres marchés ont connu avant elle. Les États-Unis de l’ère Robinhood pendant la pandémie, la Chine et sa bulle boursière de 2015, portée elle aussi par des millions de petits porteurs endettés. À chaque fois, le même moteur : des taux bas, un accès facilité aux plateformes de trading, et cette conviction contagieuse que le marché monte toujours.
La Corée du Sud coche toutes les cases. Le pays est technophile jusqu’à l’os, l’application de courtage se manie aussi facilement qu’une messagerie, et la culture de la performance financière y est profondément ancrée. Ajoutez à cela une jeunesse qui voit dans la Bourse une porte de sortie face à un immobilier devenu inaccessible à Séoul, et vous obtenez cette ruée collective. Investir en actions n’est plus perçu comme un risque, mais comme une nécessité pour ne pas décrocher.
Il faut le dire : cette participation massive n’est pas mauvaise en soi. Un actionnariat populaire large peut renforcer la stabilité d’un marché et associer les ménages à la croissance des entreprises. Le problème n’est pas que les Coréens investissent. C’est comment ils le font.
Le carburant qui inquiète : la dette
Car derrière l’euphorie se cache un mot que les autorités financières coréennes répètent avec de plus en plus d’insistance : le levier. En clair, une partie croissante de ces investisseurs n’achète pas des actions avec son épargne, mais avec de l’argent emprunté. Les prêts sur marge — ces crédits accordés par les courtiers pour miser plus que ce que l’on possède — ont atteint des sommets historiques. La part des transactions réalisées à crédit aurait doublé en un an.
Le mécanisme du levier est séduisant sur le papier et redoutable dans la réalité. Quand le marché monte, les gains sont démultipliés. Quand il baisse, les pertes le sont tout autant, et le courtier peut exiger le remboursement immédiat — le fameux appel de marge. L’investisseur est alors forcé de vendre, souvent au pire moment, ce qui accélère la chute des cours et déclenche de nouveaux appels de marge en cascade. C’est exactement ce genre de spirale qui transforme une correction ordinaire en krach.
Ce qui frappe dans le cas coréen, c’est la jeunesse des acteurs. Les données évoquent une participation forte des jeunes actifs, et même des mineurs, dont les comptes sont ouverts par leurs parents. On imagine mal un adolescent mesurant ce que signifie un appel de marge un lundi matin où le Kospi dévisse. Cette généralisation du crédit boursier jusque dans les tranches les plus vulnérables est précisément ce qui pousse les régulateurs à hausser le ton.
Pourquoi cela nous concerne aussi
On pourrait se dire que tout cela se passe loin, à l’autre bout du monde. Ce serait une erreur. La Corée du Sud n’est pas un marché périphérique : c’est la maison de Samsung, de SK Hynix, de constructeurs automobiles et d’un secteur des semi-conducteurs qui irrigue l’électronique mondiale. Une instabilité brutale sur le Kospi ne resterait pas confinée à Séoul. Les investisseurs européens exposés aux valeurs technologiques asiatiques, souvent via des ETF sans même le savoir, ressentiraient les secousses.
Il y a aussi une leçon plus universelle, valable pour un épargnant à Paris, à Bruxelles, à Genève ou à Casablanca. Le levier n’est pas un accélérateur de richesse. C’est un amplificateur de résultats, dans les deux sens. Quand un marché entier se met à emprunter pour investir, ce n’est pas un signe de confiance : c’est souvent le symptôme d’une phase de marché où la prudence a cédé la place à la peur de rater le train.
L’histoire financière est remplie de moments où « tout le monde » investissait avec de l’argent qu’il ne possédait pas. Ils se terminent rarement bien pour ceux qui sont entrés en dernier. La Corée du Sud n’est peut-être pas au bord du gouffre. Mais quand un pays compte deux comptes boursiers par habitant et que le crédit finance une part grandissante des transactions, il devient légitime de se demander qui restera debout le jour où la musique s’arrêtera.
Rien dans cet article ne constitue un conseil en investissement. Les marchés actions comportent des risques de perte en capital, aggravés par l’usage de l’effet de levier.