Une seule entreprise contrôle aujourd’hui près d’un vingtième de tout l’Ethereum en circulation. Le chiffre a de quoi faire tousser : 4,8 % de l’offre disponible, concentrés dans les coffres d’une société cotée qui, il y a encore quelques mois, ne faisait pas partie des grands noms du secteur. BitMine vient d’ajouter 27 801 ETH à sa collection en l’espace d’une semaine. Sa réserve totale grimpe à 5 770 038 ETH.
Répétons-le : plus de cinq millions et demi de jetons dans les mains d’un seul acteur. À ce rythme, la question n’est plus de savoir si BitMine continue d’acheter, mais jusqu’où cette accumulation peut aller sans déformer le marché lui-même.
Une machine à empiler qui ne connaît pas la pause
Sur ses 5 770 038 ETH, BitMine en a placé 4 917 189 en staking, soit plus de 85 % de son trésor. Ces jetons ne dorment pas : immobilisés pour valider les transactions du réseau Ethereum, ils génèrent un rendement régulier. Et comme ils sont verrouillés, ils disparaissent de fait du marché disponible. Moins de vendeurs potentiels, mécaniquement, cela retire de la pression à la baisse sur le prix. C’est là tout l’intérêt du procédé.
L’homme derrière cette stratégie n’est pas un inconnu. Tom Lee, patron de BitMine, est une figure familière de Wall Street via sa maison d’analyse Fundstrat. Depuis des années, il commente les marchés avec un optimisme qui lui a valu autant de fidèles que de sceptiques. Ici, il applique à Ethereum une recette qu’on a déjà vue à l’œuvre ailleurs : acheter l’actif, l’inscrire au bilan, recommencer la semaine suivante, et ignorer superbement les secousses de court terme.
Cette méthode a un nom, ou presque. C’est celle de Strategy, l’ancienne MicroStrategy de Michael Saylor, devenue le plus gros détenteur privé de bitcoin de la planète. Saylor a transformé une entreprise de logiciels en véhicule d’accumulation de BTC, en levant de la dette et des capitaux propres pour acheter toujours plus. Le pari s’est révélé spectaculairement rentable tant que le bitcoin montait. BitMine copie le schéma, mais avec Ethereum comme cible.
Un trésor de 11,3 milliards de dollars, et un pari assumé
En additionnant sa position crypto et ses liquidités, le trésor de BitMine atteint 11,3 milliards de dollars. Le chiffre impressionne, mais il faut le lire avec lucidité. La quasi-totalité de cette valeur repose sur un seul actif volatil. Si Ethereum grimpe, la valorisation de l’entreprise s’envole. S’il chute, l’effet joue exactement dans l’autre sens, et sans amortisseur.
C’est le cœur du modèle « trésorerie crypto » qui a essaimé depuis le succès de Saylor. Il faut le dire clairement : ces sociétés ne sont pas des paris sur leur activité opérationnelle, mais des paris à effet de levier sur le cours d’une cryptomonnaie. L’investisseur qui achète l’action BitMine achète, en réalité, une exposition indirecte à Ethereum, souvent avec une prime par rapport à la valeur nette des jetons détenus. Cette prime peut se contracter brutalement dès que le sentiment se retourne.
Le staking ajoute une couche de complexité. Verrouiller 85 % de son trésor pour engranger un rendement, c’est séduisant sur le papier. Mais cela réduit aussi la capacité de manœuvre en cas de besoin urgent de liquidités. Les délais de sortie du staking sur Ethereum, bien qu’améliorés depuis la mise à jour Shapella d’avril 2023, ne sont pas instantanés lorsqu’il s’agit de volumes aussi massifs.
Ce que cette concentration change pour le marché
Qu’une entreprise détienne près de 5 % de l’offre d’Ethereum n’est pas anodin. Cela pose une vieille question, celle de la décentralisation. Ethereum s’est construit sur la promesse d’un réseau distribué, sans point de contrôle unique. Voir un acteur privé concentrer autant de jetons, dont une écrasante majorité en staking, interroge sur l’équilibre du pouvoir de validation à long terme.
Il ne faut pas exagérer : BitMine reste loin d’un seuil qui menacerait la sécurité du réseau, et son staking est vraisemblablement réparti entre plusieurs opérateurs. Mais la tendance mérite d’être surveillée. Quand plusieurs sociétés de trésorerie se mettent à accumuler la même logique, l’offre disponible se raréfie et la volatilité peut s’accentuer dans les deux sens.
Pour les épargnants francophones tentés par ces valeurs, en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, le raisonnement doit rester froid. Acheter une action de trésorerie crypto, ce n’est pas diversifier son portefeuille : c’est doubler une exposition déjà spéculative. Le rappel vaut particulièrement dans les régions où l’accès direct aux cryptomonnaies reste juridiquement flou et où ces actions cotées peuvent sembler une porte d’entrée plus rassurante. Elle ne l’est pas forcément.
Reste une inconnue de taille. Le modèle Saylor a brillamment fonctionné dans un marché haussier. Personne n’a encore vraiment testé sa résistance sur la durée d’un hiver crypto prolongé, avec de la dette à rembourser et un actif sous-jacent en berne. BitMine mise gros, semaine après semaine. Le pari est cohérent, méthodique, presque mécanique. Il n’en demeure pas moins un pari.