Une banque veut bouger des millions en stablecoins sur Ethereum. Problème : sur un registre public, chaque transfert reste lisible par n’importe qui, contrepartie, concurrent ou curieux. Pour une salle des marchés, c’est un cauchemar. C’est précisément ce point de friction qu’une nouvelle société entend transformer en business.
EthSystems a officialisé son lancement ce mardi 14 juillet. La particularité de cette startup à but lucratif ? Ses fondateurs ne sortent pas de nulle part. Ce sont d’anciens chercheurs de la task force dédiée à la confidentialité institutionnelle au sein de la Fondation Ethereum. Autrement dit, les gens qui planchaient déjà sur ce sujet en interne ont décidé d’en faire un produit commercial.
Le paradoxe d’un registre trop transparent
Il faut le rappeler : la transparence radicale d’Ethereum a longtemps été présentée comme une vertu. Tout est vérifiable, rien ne se cache. Pour un idéal de finance ouverte, c’est séduisant. Pour une banque de dépôt, c’est un obstacle rédhibitoire.
Imaginez qu’un gestionnaire d’actifs émette une obligation tokenisée dont le montant, le calendrier de remboursement et l’identité des souscripteurs apparaissent en clair. Ou qu’un trésorier d’entreprise règle un fournisseur en stablecoins, exposant du même coup ses volumes d’activité. La confidentialité n’est pas un caprice ici, c’est une contrainte réglementaire et commerciale. Le secret des affaires, la protection des données clients, les règles prudentielles : rien de tout cela ne s’accommode d’un livre de comptes ouvert à tous les vents.
C’est le grand écart que les institutions financières tentent de tenir depuis qu’elles se sont ruées sur les actifs tokenisés et les stablecoins. Elles veulent l’efficacité du règlement sur blockchain, la liquidité, la programmabilité. Mais pas au prix de leur discrétion. Résultat : beaucoup de projets restent cantonnés à des blockchains privées ou à des expérimentations en vase clos, loin de la promesse d’un réseau public partagé.
Ce que veut vendre EthSystems
La société se positionne exactement dans cet interstice. Son argument, résumé dans son message d’annonce : les institutions veulent utiliser Ethereum, mais il leur manque des outils de confidentialité intégrés et modulaires. EthSystems propose de les fournir.
Trois briques concrètes sont mises en avant :
- des transferts de stablecoins confidentiels, où le montant et les parties échappent au regard public ;
- de l’émission privée d’obligations, pour tokeniser de la dette sans exposer les détails sensibles de l’opération ;
- des systèmes de règlement cross-chain, permettant de faire circuler la valeur entre plusieurs réseaux tout en préservant la confidentialité.
Le mot à retenir est « modulaire ». L’idée n’est pas de bâtir une blockchain fermée à part, mais de greffer des couches de confidentialité sur Ethereum lui-même, en s’appuyant vraisemblablement sur les technologies de preuves à divulgation nulle de connaissance, qui permettent de prouver qu’une transaction est valide sans en révéler le contenu. C’est la piste que la Fondation Ethereum explorait déjà, et qu’EthSystems reprend à son compte avec une logique commerciale assumée.
Des soutiens qui pèsent lourd
Une startup vaut aussi par ceux qui misent dessus. Et sur ce point, EthSystems affiche d’entrée un carnet d’adresses solide. Parmi ses premiers investisseurs figurent BitMine, SharpLink, le fonds SNZ, et surtout Joseph Lubin.
Ce dernier nom n’est pas anodin. Lubin est cofondateur d’Ethereum et patron de ConsenSys, l’un des piliers de l’écosystème. Sa présence au tour de table envoie un signal clair : le rapprochement entre la finance traditionnelle et Ethereum passe de plus en plus par des acteurs qui connaissent le protocole de l’intérieur, et qui parient sur son adoption institutionnelle plutôt que sur le seul marché de détail.
On assiste là à un mouvement de fond. La Fondation Ethereum reste une structure à but non lucratif, focalisée sur le développement du protocole. Mais autour d’elle gravite désormais un tissu d’entreprises privées qui capitalisent sur son expertise pour vendre des services aux grands comptes. EthSystems s’inscrit dans cette lignée, à mi-chemin entre la R&D d’origine et la promesse d’un chiffre d’affaires.
Un pari loin d’être gagné
Reste que le chemin est semé d’embûches, et il faut le dire sans détour. Vendre de la confidentialité aux banques, c’est marcher sur une ligne de crête réglementaire. Les régulateurs, en Europe comme au Maghreb ou en Suisse, regardent d’un œil méfiant tout ce qui masque des flux financiers. La lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme impose une traçabilité que la confidentialité, mal conçue, pourrait compromettre.
Tout l’enjeu pour EthSystems sera donc de proposer une confidentialité « auditable » : invisible pour le public, mais transparente pour un régulateur autorisé ou un auditeur. C’est techniquement possible avec les preuves cryptographiques modernes, mais c’est aussi là que se jouera la crédibilité du produit. Une banque française ou marocaine ne signera rien tant qu’elle n’aura pas la garantie que son superviseur validera l’approche.
À notre avis, l’initiative en dit long sur la maturation du secteur. On ne parle plus de convaincre les institutions de s’intéresser à la blockchain, ce combat est en grande partie gagné. On parle désormais de résoudre les obstacles pratiques qui les freinent encore. La confidentialité en est un, et non des moindres.
Rien ne garantit qu’EthSystems remportera ce marché. D’autres acteurs, y compris des consortiums bancaires et des blockchains privées concurrentes, visent le même terrain. Mais le simple fait que d’anciens de la Fondation Ethereum montent une entreprise dédiée montre que le sujet est passé du laboratoire au plan d’affaires. Pour l’écosystème, c’est peut-être le vrai signal.