Sept virgule quatre milliards de dollars. C’est la somme que DeepSeek a bouclée à la mi-juin, le plus gros tour de table jamais réalisé par une entreprise d’intelligence artificielle en Chine. Un montant qui aurait de quoi rassasier n’importe quel patron pour deux ou trois ans. Sauf que le laboratoire de Hangzhou, lui, a déjà faim. Un mois. C’est le temps qu’il aura fallu pour que la startup rouvre son carnet d’adresses et attaque de nouvelles discussions avec des investisseurs.
L’appétit vient en levant, dit-on. DeepSeek en fait la démonstration presque caricaturale. Selon le Financial Times, qui cite deux sources proches du dossier, l’entreprise a entamé cette semaine des pourparlers préliminaires en vue d’un tour qui la valoriserait autour de 71 milliards de dollars avant l’opération. Soit une progression fulgurante par rapport aux 59 milliards affichés il y a quelques semaines.
Un record à peine digéré
Reprenons le fil. Mi-juin, DeepSeek clôturait son tout premier tour de financement externe : 51 milliards de yuans, environ 7,4 milliards de dollars. Un record absolu pour une société d’IA chinoise. La valorisation post-investissement frôlait alors les 400 milliards de yuans, jusqu’à 59 milliards de dollars, propulsant le laboratoire au rang de startup d’IA la plus valorisée du pays.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement le montant. C’est le casting. Le fondateur Liang Wenfeng a signé le plus gros chèque de sa poche : près de 20 milliards de yuans, environ 3 milliards de dollars. Tencent aurait suivi avec quelque 10 milliards de yuans, le géant des batteries CATL avec 5 milliards. Et surtout, le fonds national d’investissement dans l’IA, bras financier de Pékin dans sa bataille technologique, s’est invité à la table.
Autant dire que DeepSeek n’est plus une simple aventure entrepreneuriale. C’est devenu un dossier d’État. Quand une startup rassemble à son capital un fondateur milliardaire, le premier groupe internet du pays, un champion industriel et le portefeuille du régime, on ne parle plus d’un pari technologique : on parle d’une pièce sur l’échiquier géopolitique.
Pékin garde une main sur le volant
Le montage financier vaut le détour, car il raconte beaucoup sur la manière dont la Chine gère ses champions. Les capitaux privés ne sont pas entrés directement au capital. Ils transitent par une société en commandite pilotée par Liang Wenfeng, sans droits de vote, avec un blocage des parts pendant cinq ans. Seul le fonds d’État a obtenu une participation directe.
La mécanique est habile. Le fondateur conserve les mains libres pour piloter la stratégie, les investisseurs privés mettent au pot sans peser sur les décisions, et Pékin, lui, s’assure une place à l’intérieur du cockpit. On tolère l’agilité entrepreneuriale, mais on veille au grain. Ce schéma, familier de qui observe le capitalisme chinois, rappelle à quel point la frontière entre initiative privée et intérêt national reste poreuse de l’autre côté de la Grande Muraille.
Pour les lecteurs qui suivent le dossier de l’IA à distance, ce point mérite qu’on s’y arrête. Investir dans une entreprise dont l’actionnariat inclut un fonds souverain et dont les parts sont verrouillées cinq ans n’a rien à voir avec un placement classique dans une valeur technologique cotée. La gouvernance, les règles de sortie, l’exposition au risque politique : tout diffère. C’est un terrain où la prudence n’est pas un vain mot.
Des puces, des serveurs et des cerveaux à financer
Reste la question qui fâche : pourquoi lever à nouveau si vite ? La réponse tient en un mot. La puissance de calcul. DeepSeek s’est fait connaître au début de l’année en montrant qu’il pouvait entraîner des modèles performants à moindre coût, bousculant l’idée selon laquelle il fallait engloutir des dizaines de milliards pour rivaliser avec les Américains. Mais la sobriété a ses limites quand on veut jouer dans la cour des grands sur la durée.
Les fonds convoités doivent financer un chantier titanesque : une puce d’inférence maison, des data centers géants installés en Mongolie-Intérieure et un doublement des effectifs. Autrement dit, DeepSeek veut internaliser toute sa chaîne, du silicium au serveur, dans un contexte où l’accès aux puces les plus avancées reste bridé par les restrictions américaines. Fabriquer sa propre puce n’est pas un caprice : c’est une police d’assurance contre un embargo qui pourrait se durcir à tout moment.
Et pourtant, malgré ces sommes vertigineuses, l’écart avec les leaders reste béant. Anthropic est valorisée autour de 965 milliards de dollars, OpenAI environ 852 milliards. Face à ces mastodontes, les 71 milliards visés par DeepSeek font presque figure de challenger modeste. La comparaison remet les pendules à l’heure : la Chine a beau frapper fort, elle court toujours derrière la Silicon Valley en matière de valorisation.
Cette course effrénée aux capitaux pose une question de fond. Combien de temps les investisseurs, publics comme privés, accepteront-ils de nourrir une machine qui consomme des milliards avant d’avoir prouvé sa rentabilité ? L’histoire des bulles technologiques est jalonnée de champions surfinancés qui n’ont jamais transformé l’essai. DeepSeek n’échappera pas à ce jugement-là. Pour l’instant, l’appétit ne faiblit pas. Mais dans l’IA comme ailleurs, ceux qui lèvent le plus vite ne sont pas toujours ceux qui tiennent le plus longtemps.