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TSMC : le fondeur qui grave l’or de l’IA vaut-il encore le détour ?

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un chiffre suffit à mesurer la démesure : plus de 90 % des puces les plus avancées de la planète sortent d’une seule entreprise. Pas Nvidia. Pas Apple. Pas AMD. Mais Taiwan Semiconductor Manufacturing Company — TSMC pour les intimes. Ces géants dessinent les processeurs sur écran, imaginent des architectures toujours plus folles, se livrent une guerre commerciale sans merci. Et puis, au bout de la chaîne, ils confient tous leurs plans au même graveur taïwanais. C’est là que se joue le vrai pouvoir.

Le fournisseur d’armes de la ruée vers l’IA

Il y a une image qui revient souvent chez les analystes : pendant une ruée vers l’or, ce ne sont pas les chercheurs qui s’enrichissent le plus, mais les marchands de pelles et de pioches. TSMC, c’est le marchand de pioches de l’intelligence artificielle. Peu importe qui remportera la bataille des GPU, qui dominera les modèles de langage, qui vendra le plus de serveurs : chacun de ces acteurs a besoin de silicium gravé à une finesse que seule une poignée d’usines au monde maîtrise.

Et cette poignée, en réalité, se réduit à presque une seule. Samsung tente de suivre, Intel dépense des milliards pour rattraper son retard, mais aucun n’a atteint le niveau de rendement et de fiabilité du taïwanais sur les nœuds les plus fins, ceux gravés en 3 nanomètres et bientôt en 2. Quand Nvidia lance une nouvelle génération de cartes graphiques pour data centers, c’est TSMC qui grave le cœur. Quand Apple sort un iPhone doté du dernier processeur maison, c’est encore TSMC. Cette position n’a pas d’équivalent dans l’histoire industrielle récente : un fournisseur devenu indispensable à toute une civilisation numérique.

Une domination qui ne tombe pas du ciel

Il faut le dire, cette suprématie ne relève pas du hasard. TSMC a inventé, dans les années 1980, un modèle qui semblait alors contre-intuitif : ne concevoir aucune puce, se contenter de fabriquer celles des autres. À l’époque, les grands noms des semi-conducteurs faisaient tout eux-mêmes, du dessin à la production. Le fondateur Morris Chang a fait le pari inverse — se spécialiser uniquement dans la fabrication, et le faire mieux que quiconque.

Quarante ans plus tard, ce pari a redessiné toute l’industrie. Des dizaines d’entreprises « fabless » (sans usine) ont pu émerger précisément parce que TSMC existait pour graver leurs idées. Nvidia elle-même n’aurait sans doute jamais atteint sa taille actuelle sans ce partenaire capable d’encaisser une demande explosive. On mesure là toute l’ironie : l’entreprise la plus célèbre de la vague IA dépend d’un sous-traitant que le grand public ne connaît quasiment pas.

Cette avance technologique se traduit dans les comptes. TSMC affiche des marges brutes que peu d’industriels du hardware peuvent espérer, portées par le fait que ses clients n’ont, tout simplement, nulle part où aller. Quand vous êtes le seul à savoir graver correctement, vous fixez vos prix.

Le point qui doit faire réfléchir : la géographie

Reste l’éléphant dans la pièce, celui que toute analyse honnête de TSMC doit poser sur la table : Taïwan. L’essentiel de la production de pointe se concentre sur une île que la Chine considère comme faisant partie de son territoire, et que les tensions géopolitiques placent régulièrement sous les projecteurs. Un blocus, un conflit, même une simple montée des tensions dans le détroit de Formose, et c’est toute l’industrie mondiale de l’IA qui vacillerait.

TSMC en a conscience. L’entreprise a lancé la construction d’usines aux États-Unis, en Arizona, et au Japon, pour diversifier son empreinte géographique. Mais dupliquer des décennies de savoir-faire ne se fait pas en claquant des doigts, et les coûts de production hors de Taïwan restent nettement plus élevés. Pour un investisseur, ce risque géopolitique n’est pas une abstraction : il peut, du jour au lendemain, faire décrocher le titre indépendamment de ses résultats. C’est le genre de facteur qu’aucun tableau Excel ne sait vraiment modéliser.

Alors, quel raisonnement tenir ?

La question posée n’est pas « TSMC est-elle une belle entreprise ». Sur ce point, le doute n’est guère permis : position dominante, technologie inégalée, demande structurelle portée par l’IA, le cloud, l’automobile connectée. La vraie question concerne le prix. Après plusieurs trimestres d’euphorie autour de l’intelligence artificielle, une partie des espoirs de croissance est déjà intégrée dans les cours. Acheter aujourd’hui, c’est parier que la demande de puces avancées continuera de grimper à un rythme soutenu — un pari raisonnable, mais pas garanti.

Car le secteur des semi-conducteurs reste cyclique. Il a connu des périodes de surchauffe suivies de brutales corrections, quand les stocks s’accumulent et que les commandes se tarissent. L’IA a peut-être changé la donne sur le long terme, mais elle n’a pas aboli les cycles. Un ralentissement des investissements des géants du cloud, un tassement de la demande de smartphones, et la mécanique se gripperait.

Pour les lecteurs francophones, l’accès au titre passe généralement par les ADR cotés à New York, avec le risque de change dollar/euro que cela suppose, ou par des fonds indiciels exposés aux semi-conducteurs. Rien de tout cela ne constitue un conseil : investir sur une action unique, aussi solide soit-elle, expose à une volatilité que tout le monde ne supporte pas. Le risque géopolitique, ici, mérite une place à part dans la réflexion.

TSMC restera, selon toute vraisemblance, au centre de la révolution du silicium pour les années à venir. Mais une entreprise irremplaçable n’est pas forcément un investissement à n’importe quel prix. C’est toute la nuance — et c’est à chacun de la peser.

Jean Claude Convenant