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Détroit d’Ormuz : pourquoi l’ancien patron du Pentagone ne croit pas aux bombes de Trump

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Une frappe, deux frappes, dix frappes : rien n’y fera. C’est en substance le message qu’a fait passer Mark Esper, l’homme qui dirigeait le Pentagone durant le premier mandat de Donald Trump. Alors que Washington a lancé mercredi une nouvelle salve de bombardements contre l’Iran, l’ancien secrétaire à la Défense a douché les espoirs d’une victoire rapide obtenue depuis le ciel. Interrogé par le Financial Times, il l’a dit sans détour : les bombes ne rouvriront pas le détroit d’Ormuz.

Le décor est lourd. Trump a mis fin à son propre cessez-le-feu, accusant Téhéran d’avoir bafoué un mémorandum d’entente censé garantir la libre circulation des navires pendant les pourparlers. Le président promet désormais d’intensifier les attaques dans les semaines à venir pour arracher un accord. Esper, lui, n’y croit pas. « Je ne suis pas convaincu que, si nous avions repris les bombardements comme nous l’avons fait il y a quelques mois et que nous les avions maintenus pendant un certain temps, cela aurait changé grand-chose », a-t-il lâché.

Un verrou de 33 kilomètres qui tient le monde

Pour comprendre l’enjeu, il faut regarder la carte. Le détroit d’Ormuz, à son point le plus étroit, ne mesure qu’une trentaine de kilomètres. Par ce goulet passent chaque jour une part écrasante du pétrole exporté par le Golfe. C’est là toute la force de l’Iran : le pays borde le détroit sur toute sa rive nord, ce qui lui donne les moyens de le rendre infréquentable avec des mines, des vedettes rapides et des missiles antinavires. On ne bombarde pas une géographie.

C’est précisément le raisonnement d’Esper. Selon lui, aucune campagne aérienne, aussi longue soit-elle, ne fera plier une République islamique décidée à garder la main sur ce point de passage. L’Histoire récente lui donne des arguments. Pendant la « guerre des pétroliers » des années 1980, entre l’Iran et l’Irak, la marine américaine avait déjà escorté des navires et affronté les forces iraniennes dans le Golfe. Le trafic n’avait jamais totalement cessé, mais les tensions avaient duré des années. La leçon : dans cette zone, la puissance de feu ne suffit pas à imposer une paix durable.

Étrangler plutôt que frapper

Face à cette impasse, Esper pose deux options sur la table. « Une option, c’est l’assaut militaire total. L’autre, c’est de les étrangler économiquement », a-t-il résumé au quotidien britannique. Sa préférence va clairement à la seconde. Une pression économique globale, patiente, disciplinée, appuyée par des alliés. Une stratégie de long terme, en somme, qui suppose d’accepter un prix : des carburants chers pendant un moment.

Voilà le nœud du problème. L’étranglement de l’Iran a un coût, et ce coût, ce sont les automobilistes et les industries du monde entier qui le paient à la pompe. Condoleezza Rice, ancienne secrétaire d’État de George W. Bush, présente au même panel du forum d’Aspen, a soutenu cette ligne. Deux figures républicaines de premier plan qui, ensemble, envoient un signal : au sein même de l’establishment américain, la surenchère militaire ne fait pas l’unanimité.

Les marchés, eux, ont déjà tranché

Pendant que les stratèges débattent, les traders agissent. Le brent, la référence européenne du pétrole, a bondi de 16 % depuis le début du mois de juillet pour approcher les 85 dollars le baril. Une flambée qui traduit la nervosité pure des marchés face au risque de blocage d’Ormuz.

Plus inquiétant encore, le signal venu des stocks américains. Ceux-ci seraient tombés à leur plus bas niveau depuis 1984. Autrement dit, le principal producteur mondial de brut aborde cette crise avec des réserves historiquement basses. Cela réduit d’autant la marge de manœuvre pour amortir un choc d’offre. Quand le coussin est mince, le moindre à-coup se transforme en secousse.

Pour les lecteurs francophones, l’affaire n’a rien d’abstrait. En France, en Belgique, en Suisse, la facture d’un baril durablement au-dessus de 80 dollars se lit d’abord à la station-service, puis dans les prix du transport et de l’alimentation. Du côté du Maghreb, la photographie est plus contrastée : l’Algérie, exportatrice d’hydrocarbures, encaisse mécaniquement des revenus supplémentaires quand les cours grimpent, tandis que le Maroc et la Tunisie, largement importateurs, voient leur balance commerciale se tendre et leurs budgets de subventions énergétiques se compliquer.

Une guerre de patience, pas de vitesse

Ce que dit Esper, au fond, dépasse la seule question militaire. Il pointe une tentation récurrente : croire qu’une crise géopolitique se règle par un coup de force spectaculaire. La réalité est plus grise. Un blocus économique efficace demande de la constance, une coalition solide et l’acceptation d’un prix payé collectivement pendant des mois, voire des années. Rien de tout cela ne colle avec le rythme d’un cycle politique ou avec l’impatience des marchés.

Reste une inconnue de taille : la trajectoire du pétrole. Les 85 dollars atteints par le brent peuvent tout aussi bien refluer si la tension retombe, ou s’envoler en cas de véritable fermeture d’Ormuz. Les projections en la matière sont fragiles, et il faut le rappeler : personne ne sait aujourd’hui quelle direction prendra ce conflit, ni où s’arrêteront les cours. Les paris directionnels sur l’énergie, dans ce contexte, relèvent autant de la géopolitique que de la spéculation — avec les risques qui vont avec.

Une chose est sûre. Quand l’homme qui commandait l’armée la plus puissante du monde explique publiquement que la puissance de feu ne suffira pas, cela mérite d’être entendu. Le message est clair : dans le détroit d’Ormuz, la vraie bataille se jouera moins dans le ciel que dans la durée.

Jean Claude Convenant