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Binance ferme en Europe : 70 % des utilisateurs ont préféré fuir le système plutôt que d’y rentrer

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Bruxelles voulait ramener les épargnants crypto dans son giron. Elle a obtenu l’inverse. Le 1er juillet 2026, Binance a baissé le rideau sur ses services aux clients européens, incapable de décrocher la licence qu’impose le règlement MiCA. Ses millions d’utilisateurs du continent avaient alors deux portes devant eux : migrer vers une plateforme adoubée par le régulateur, ou rapatrier leurs actifs sur un portefeuille dont ils détiennent seuls les clés. Selon les chiffres communiqués par la plateforme, 70 % ont choisi la seconde.

Autrement dit : sept utilisateurs sur dix ont préféré sortir du périmètre réglementaire plutôt que d’y rester. Difficile d’imaginer désaveu plus net pour une réglementation dont l’ambition affichée était précisément de protéger ces mêmes épargnants.

Un retrait de dernière minute qui a précipité la sortie

Binance n’a pas attendu d’être poussée dehors : la plateforme a retiré elle-même sa demande de licence en Grèce, à une semaine seulement de l’échéance. Un aveu, en creux, qu’elle ne cochait pas les cases exigées par le nouveau cadre européen.

Fin juin, le mail est tombé dans les boîtes des clients du continent. Le message était sans ambiguïté : à compter du 1er juillet, plus d’achats, plus de dépôts, plus de produits d’épargne. Seuls les retraits restaient autorisés, le temps que chacun organise son départ. Pour des millions de personnes, il fallait décider vite. Où aller, et surtout, à qui confier des actifs parfois accumulés pendant des années.

Le paradoxe, c’est que le marché « propre » vers lequel le régulateur espérait les diriger s’est révélé bien plus étroit qu’annoncé.

Près de 300 agréments, mais seulement 14 vraies plateformes d’échange

Voilà le chiffre qui remet les choses en perspective. La licence MiCA couvre dix métiers distincts, du simple service de garde d’actifs jusqu’au conseil en investissement. Un seul de ces dix agréments donne le droit d’exploiter une véritable plateforme d’échange : celle où un carnet d’ordres fait se rencontrer acheteurs et vendeurs, où les utilisateurs négocient entre eux et où la liquidité se construit.

Or, sur près de 300 agréments délivrés à l’échelle européenne, seuls 14 autorisent réellement l’exploitation d’une telle plateforme. Le reste ? Des guichets. Des acteurs qui vous vendent du bitcoin directement, ou qui servent d’intermédiaire, à des prix qu’ils fixent eux-mêmes.

Acheter de la crypto en Europe reste donc facile. Trop facile, presque, si l’on regarde le nombre d’enseignes qui proposent le service. Mais négocier dans un environnement liquide, avec des spreads serrés et une profondeur de marché réelle, c’est une autre histoire. Cette liquidité se concentre sur une poignée d’acteurs. Le grand nombre d’agréments donne l’illusion d’un marché foisonnant ; la réalité est celle d’un entonnoir.

Quand on comprend cela, le choix massif des ex-clients de Binance pour l’auto-conservation devient nettement plus lisible. Face à un paysage réduit et à des frais souvent plus élevés sur les guichets, beaucoup ont préféré ne dépendre de personne.

En France, le grand tri de l’AMF a fait des dégâts

Le cas hexagonal illustre bien la brutalité de la transition. Selon les données relayées par nos confrères du Journal du Coin, 34 plateformes enregistrées en France ont dû cesser leur activité ou organiser leur sortie, faute d’avoir décroché l’agrément MiCA à temps. Le régime transitoire des PSAN (prestataires de services sur actifs numériques) touche à sa fin, et tout le monde n’a pas suivi le rythme.

La conséquence pratique est simple : un épargnant français a tout intérêt à vérifier que sa plateforme figure bien sur la liste blanche tenue par l’AMF avant d’y laisser dormir le moindre euro converti en satoshi. Ce réflexe vaut aussi, dans une logique un peu différente, pour les investisseurs belges et suisses, chacun avec son propre régulateur. Et pour les lecteurs du Maghreb, où le statut légal des cryptos reste flou d’un pays à l’autre, l’épisode Binance rappelle une constante : la conformité d’aujourd’hui ne garantit rien pour demain.

Reprendre ses clés, oui, mais à quel prix ?

Il faut le dire clairement : détenir soi-même ses clés privées, ce n’est pas un gage de sécurité automatique. C’est un transfert de responsabilité. Sur une plateforme, si vous perdez votre mot de passe, un support finit par vous aider. Avec un portefeuille auto-hébergé, une phrase de récupération égarée ou mal notée, et les fonds sont perdus pour de bon. Personne à appeler. Aucun recours.

Le régulateur européen a construit MiCA autour d’une idée : encadrer les intermédiaires pour mieux protéger le public. L’intention se défend. Mais en poussant un acteur dominant vers la sortie sans avoir mûri l’écosystème agréé censé le remplacer, Bruxelles a offert un résultat que ses architectes n’avaient sans doute pas anticipé. Une part importante d’épargnants a conclu que le meilleur intermédiaire, c’était encore de ne pas en avoir.

À notre avis, ce chiffre de 70 % mérite d’être médité par les régulateurs comme par les particuliers. Il dit quelque chose de la relation de méfiance qui persiste entre le monde crypto et les institutions. Il rappelle aussi que la protection réglementaire, aussi bien pensée soit-elle, ne remplace jamais la vigilance de celui qui détient les actifs. Reste une question ouverte : ces 70 % sont-ils sortis par conviction, ou faute d’avoir trouvé une alternative agréée à leur goût ? La suite le dira.

Jean Claude Convenant