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Au Japon, 2 300 chauffeurs vont toucher leur paie en stablecoin : gadget ou signal ?

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un chauffeur-livreur qui termine sa tournée du soir et voit atterrir sa paie non pas en yens sur son compte bancaire, mais en jetons numériques adossés à cette même monnaie. La scène n’a rien de spéculatif, ni de marginal. Elle va se répéter environ 2 300 fois au Japon.

Le logisticien AZ-COM Maruwa, partenaire d’Amazon Japon depuis 2017, s’apprête à régler ses sous-traitants et chauffeurs indépendants en JPYC, le stablecoin régulé indexé sur le yen. À notre connaissance, c’est la première opération de cette ampleur dans le pays. Et elle mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle pose une question toute bête : à quoi bon se faire payer en stablecoin plutôt qu’en argent tout court ?

Un stablecoin pas comme les autres

Le JPYC n’est pas un jeton exotique sorti d’on ne sait où. Il est indexé sur le yen, c’est-à-dire qu’un JPYC vaut, en théorie, un yen. Rien à voir avec les montagnes russes du Bitcoin ou de l’Ether. L’idée d’un stablecoin, c’est justement de coller à la valeur d’une monnaie officielle tout en circulant sur des rails numériques.

Le mot important ici, c’est « régulé ». Le Japon fait partie des rares juridictions à avoir posé un cadre clair sur les stablecoins avant tout le monde. Depuis la réforme de sa loi sur les services de paiement entrée en application en 2023, l’archipel autorise l’émission de stablecoins adossés à une monnaie, à condition qu’ils soient garantis et émis par des entités agréées. Autrement dit, le pays ne bricole pas : il encadre. Ce détail change tout, car il transforme un objet crypto en instrument de paiement quasi banalisé.

C’est dans ce contexte que Maruwa peut se permettre de payer des milliers de travailleurs en JPYC sans se retrouver dans une zone grise juridique. Le stablecoin devient ici un moyen de règlement parmi d’autres, pas un pari financier.

Pourquoi payer des chauffeurs en jetons ?

Reste la vraie interrogation, celle que soulève d’ailleurs la dépêche d’origine : l’utilité concrète. Un chauffeur indépendant n’a pas forcément envie de gérer un portefeuille numérique. Il veut être payé, vite et sans friction, pour pouvoir régler son plein, son loyer et ses courses.

Sur le papier, les stablecoins ont plusieurs arguments. Les virements se font en quasi-temps réel, y compris le week-end, alors que les systèmes bancaires traditionnels imposent des délais et des horaires. Pour un sous-traitant qui vit au rythme des tournées, toucher son argent immédiatement après le travail, sans attendre un cycle de paie mensuel, peut faire une réelle différence de trésorerie. Les frais de transaction, eux aussi, peuvent être réduits par rapport aux circuits classiques, surtout quand il faut multiplier les versements vers des milliers de bénéficiaires.

Mais il faut le dire : ces avantages ne prennent leur sens que si le travailleur peut reconvertir facilement ses JPYC en yens utilisables au quotidien. Un stablecoin qu’on ne peut ni dépenser ni retirer sans acrobaties perd tout intérêt pratique. Toute la crédibilité de l’expérience japonaise repose donc sur cette convertibilité fluide entre le jeton et la monnaie officielle.

Et là, un doute légitime subsiste. Payer 2 300 personnes en stablecoin, c’est aussi leur imposer une couche technologique qu’elles n’ont pas forcément choisie. Combien maîtrisent réellement l’usage d’un portefeuille numérique ? Combien préféreraient, tout simplement, un bon vieux virement ? L’annonce sonne comme une vitrine autant que comme une innovation opérationnelle.

Un laboratoire à observer de loin

Ce que cette opération illustre surtout, c’est la direction que prennent les grandes économies. Le Japon avance méthodiquement sur les stablecoins pendant que d’autres régions tâtonnent encore. En Europe, le règlement MiCA encadre désormais les crypto-actifs, y compris les stablecoins, avec des exigences de réserves et de transparence. Le mouvement est mondial : on cherche à faire entrer ces instruments dans le droit commun plutôt qu’à les laisser prospérer dans l’ombre.

Pour les lecteurs francophones, l’affaire Maruwa vaut comme signal faible. Si un logisticien peut payer ses sous-traitants en jetons numériques adossés à une monnaie officielle, sans que cela relève de l’aventure, alors le stablecoin cesse d’être un jouet de traders pour devenir un outil de paiement du quotidien. On peut imaginer, demain, des usages similaires dans les corridors de transferts d’argent — pensons aux flux entre l’Europe et le Maghreb, où les frais d’envoi restent élevés et les délais parfois interminables. Un règlement en stablecoin adossé à l’euro pourrait, en théorie, raccourcir la chaîne et abaisser la facture. En théorie seulement, car la réglementation et l’accès aux points de conversion locaux font toute la différence.

Il ne faut pas non plus s’emballer. Un stablecoin reste dépendant de la solidité de son émetteur et de la qualité de ses réserves. L’histoire récente a montré, avec l’effondrement du TerraUSD en 2022, qu’un jeton censé rester stable peut se désintégrer en quelques jours quand le mécanisme qui le garantit se grippe. Le JPYC repose sur un modèle différent, adossé et régulé, mais aucun instrument n’est totalement à l’abri d’un risque de contrepartie ou d’une défaillance opérationnelle.

Reste que l’expérience japonaise a le mérite de sortir le débat des colloques pour le poser sur le terrain : celui d’un chauffeur qui rentre chez lui et vérifie sur son téléphone que sa journée de travail a bien été payée. Gadget ou premier pas vers une nouvelle norme ? Le Japon vient d’ouvrir le laboratoire. À nous de regarder ce qui en sort.

Jean Claude Convenant