Fin 2024, l’action Kalray valait à peine plus qu’un ticket de métro. Le marché avait quasiment enterré cette petite société grenobloise de semi-conducteurs, née dans les laboratoires du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Puis, contre toute attente, le titre s’est envolé. L’un des rebonds les plus violents de la cote parisienne récente, porté par un pivot stratégique et la fièvre de l’intelligence artificielle qui embrase tout ce qui touche de près ou de loin au silicium.
Voilà l’histoire d’une valeur improbable. Une PME française qui a frôlé la sortie de route et qui se retrouve soudain courtisée parce qu’elle occupe une position rare en Europe : celle d’un fabricant de DPU, ces processeurs spécialisés dont personne ne parlait il y a trois ans et que tout le monde s’arrache aujourd’hui dans les centres de données.
Une pépite du CEA qui a failli disparaître
Kalray n’est pas un projet sorti de nulle part. La société est issue de la recherche publique grenobloise, ce vivier de la microélectronique française dont sont sortis quelques beaux noms — Soitec en tête. Son ambition était claire : concevoir des processeurs massivement parallèles, capables de traiter d’énormes flux de données. Une belle idée d’ingénieur. Une idée qui, longtemps, n’a pas trouvé son marché.
Car entre l’excellence technologique et la rentabilité, il y a souvent un gouffre. Kalray l’a payé cher. Les pertes se sont accumulées, la trésorerie a fondu, et fin 2024 le doute planait ouvertement sur la capacité de l’entreprise à passer l’hiver. C’est le lot de beaucoup de deeptech européennes : des brevets solides, des équipes brillantes, et une équation financière impossible à boucler tant que les commandes ne suivent pas.
Il faut le dire clairement : à ce stade, parier sur Kalray relevait davantage du coup de poker que de l’analyse fondamentale. Ceux qui ont acheté au plus bas ont pris un risque considérable. Ils ont été récompensés. Mais confondre chance et stratégie, en Bourse, est le meilleur moyen de se ruiner sur le trade suivant.
Le pari des DPU, ce marché que Nvidia a rendu à la mode
Le sursaut de Kalray tient à un mot de trois lettres : DPU, pour Data Processing Unit. Derrière ce sigle se cache une catégorie de processeurs pensés pour décharger les serveurs de certaines tâches — la gestion du réseau, du stockage, de la sécurité — afin de libérer les précieux processeurs graphiques (GPU) pour ce qu’ils font de mieux : entraîner des modèles d’IA.
Le concept a explosé quand Nvidia, le géant américain devenu la coqueluche des marchés, a mis en avant sa propre gamme de DPU. Là où le mastodonte de Santa Clara passe, les investisseurs cherchent des acteurs plus modestes exposés à la même tendance. Et en Europe, sur ce créneau précis, Kalray fait figure d’exception. Peu de sociétés cotées sur le Vieux Continent peuvent revendiquer une expertise comparable dans l’architecture de ces puces.
C’est tout l’intérêt du dossier, et aussi tout son piège. L’intérêt : une position technologique différenciante, dans un secteur où la souveraineté européenne sur les semi-conducteurs est devenue un sujet politique majeur, de Bruxelles à Paris. Le piège : quand une valeur monte parce qu’elle coche la case « IA » et la case « souveraineté », le prix finit parfois par se déconnecter totalement des ventes réelles.
Ce que vaut vraiment le titre aujourd’hui
Avant de céder à l’emballement, quelques questions de bon sens. Kalray génère-t-elle un chiffre d’affaires à la hauteur de sa nouvelle valorisation ? Les contrats signés se transforment-ils en revenus récurrents ou restent-ils à l’état de promesses ? Et surtout : combien de temps la société peut-elle tenir sans lever à nouveau du capital, au risque de diluer les actionnaires existants ?
Ce sont les vraies interrogations. Un rebond boursier spectaculaire ne dit rien de la solidité d’une entreprise. Il traduit un changement de perception du marché, pas nécessairement un changement de fondamentaux. Sur les micro-capitalisations technologiques, la volatilité est extrême : ce qui monte de 200 % peut en reperdre autant en quelques séances, sur une simple déception de résultats ou un tour de table mal accueilli.
Pour situer le décor : la Bourse de Paris a connu par le passé plusieurs de ces histoires de deeptech portées aux nues puis brutalement délaissées. Le semi-conducteur, en particulier, est un secteur cyclique et gourmand en capitaux, où les cycles d’investissement se comptent en années. Une PME comme Kalray y affronte des concurrents qui pèsent des dizaines de milliards de dollars. Le David contre Goliath fonctionne parfois. Souvent, il ne fonctionne pas.
- Le point fort : une technologie DPU rare en Europe, alignée sur la vague de l’IA et sur les enjeux de souveraineté.
- Le point de vigilance : une taille modeste, un historique de pertes, et une valorisation dopée par le sentiment de marché plus que par les bénéfices.
Un dossier de conviction, pas de prudence
À notre avis, Kalray appartient à cette catégorie de valeurs qui séduisent par le récit avant de convaincre par les chiffres. Le narratif est excellent : une pépite française rescapée, positionnée sur l’un des marchés les plus chauds de la décennie. Le récit vend. Mais un récit ne verse pas de dividendes et n’efface pas les pertes.
Faut-il acheter ? La question n’appelle pas de réponse universelle, et ce texte n’est en aucun cas un conseil d’investissement. Ce que l’on peut affirmer, c’est qu’un tel titre relève du pari spéculatif, réservé à ceux qui acceptent d’y perdre une partie — voire la totalité — de leur mise. Les lecteurs qui recherchent de la régularité et de la lisibilité trouveront leur bonheur ailleurs.
Reste que l’histoire mérite d’être suivie. Si Kalray parvient à convertir son avance technologique en carnet de commandes durable, elle deviendra un cas d’école : la démonstration qu’une deeptech européenne peut survivre, pivoter et exister face aux géants américains. Si elle échoue, elle rejoindra la longue liste des espoirs grenoblois passés trop vite de la lumière à l’oubli. Entre ces deux scénarios, le marché tranchera. Pas les communiqués.