Aller au contenu
Actu
Une clause éthique anti-Trump qui s’auto-détruit en 2029 : le pari du Clarity ActRevolut vaut désormais plus que Barclays : le vertige d’une néobanque à 115 milliardsUn agent IA ne peut pas ouvrir de compte en banque : le pari à 5 000 milliards de Franklin TempletonRéseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans : pourquoi la France a déjà perdu la bataille techniqueSaylor comparé à Rockefeller : le compliment qui pourrait se retourner contre StrategyUne clause éthique anti-Trump qui s’auto-détruit en 2029 : le pari du Clarity ActRevolut vaut désormais plus que Barclays : le vertige d’une néobanque à 115 milliardsUn agent IA ne peut pas ouvrir de compte en banque : le pari à 5 000 milliards de Franklin TempletonRéseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans : pourquoi la France a déjà perdu la bataille techniqueSaylor comparé à Rockefeller : le compliment qui pourrait se retourner contre Strategy
Actualités Forex

Saylor comparé à Rockefeller : le compliment qui pourrait se retourner contre Strategy

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il y a un peu plus d’un siècle, John D. Rockefeller contrôlait près de 90 % du raffinage pétrolier américain. Puis l’État est arrivé, et la Cour suprême a démantelé Standard Oil en 1911. C’est cette histoire que ressort aujourd’hui Fred Krueger, analyste favorable au Bitcoin, pour décrire la trajectoire de Michael Saylor. Le parallèle est flatteur. Il est aussi, à bien y regarder, un avertissement.

Voir avant les autres, le point commun

Le raisonnement de Krueger tient en une intuition. Rockefeller aurait perçu la valeur du pétrole quand la plupart des industriels n’y voyaient qu’un liquide utile pour l’éclairage. Saylor, lui, aurait saisi ce qu’était réellement le Bitcoin bien avant que les fonds institutionnels ne s’y intéressent sérieusement.

Difficile de contester la précocité du personnage. En août 2020, quand MicroStrategy — rebaptisée depuis Strategy — a annoncé son premier achat massif de bitcoins, l’idée qu’une entreprise cotée transforme sa trésorerie en cryptomonnaie relevait presque de l’excentricité. Le cours tournait alors autour de 11 000 dollars. Saylor a persisté, accumulant les acquisitions au fil des années, quitte à émettre de la dette et des actions pour financer ces achats. La stratégie a fait de sa société le plus gros détenteur institutionnel de Bitcoin au monde.

Le pari a payé, tant que le marché montait. Et c’est précisément là que la comparaison avec Rockefeller prend une saveur particulière : ce n’est pas seulement une histoire de vision, c’est une histoire de concentration.

La réussite qui attire les regards

Ce que souligne Krueger, et qui mérite qu’on s’y arrête, c’est le revers du modèle. Rockefeller n’a pas été inquiété parce qu’il s’était trompé. Il a été inquiété parce qu’il avait trop bien réussi. Sa domination était devenue un problème politique. Le pouvoir a fini par considérer qu’une telle accumulation dans les mains d’un seul acteur menaçait l’intérêt général.

La question posée est donc simple, presque brutale : que se passe-t-il si une seule entreprise, ou une poignée d’acteurs comparables, finit par détenir une part démesurée du Bitcoin en circulation ? À un moment, un gouvernement pourrait juger que cette concentration pose un risque systémique, ou qu’elle échappe trop largement à son contrôle.

Ce n’est pas une hypothèse absurde. Le Bitcoin a une particularité que le pétrole n’avait pas : son offre est plafonnée à 21 millions d’unités. Chaque bitcoin capté par un gros acquéreur est un bitcoin qui ne circulera pas. Plus la concentration progresse, plus la rareté devient un enjeu géopolitique autant que financier. Un État qui verrait un acteur privé accumuler ce qu’il considère comme une réserve stratégique pourrait être tenté d’intervenir — par la fiscalité, la réglementation, ou pire.

Le paradoxe d’un actif censé échapper à l’État

Voilà tout le sel de l’affaire. Le Bitcoin a été conçu, à l’origine, comme un instrument décentralisé, pensé pour échapper au contrôle des banques centrales et des gouvernements. Or le modèle Strategy pousse dans le sens inverse : il recentralise la propriété entre les mains d’un nombre restreint d’entités cotées, transparentes, identifiables. Autrement dit, faciles à cibler.

Il faut le dire clairement : une entreprise publique qui détient des centaines de milliers de bitcoins n’a rien d’anonyme. Elle publie ses comptes, ses avoirs, ses adresses parfois. Elle est soumise au droit américain. En cas de tension, elle n’a nulle part où se cacher. Ce que le Bitcoin promettait aux individus — la souveraineté sur ses actifs — se dilue lorsqu’il est logé dans une structure d’entreprise cotée à Wall Street.

Pour les investisseurs francophones qui suivent Strategy de loin, souvent via des ETF ou par curiosité, l’enseignement est utile. Le titre de la société n’est pas un simple pari sur le Bitcoin. C’est un pari sur un montage financier — dette, émissions d’actions, effet de levier — dont la valeur dépend à la fois du cours de la cryptomonnaie et de la tolérance des régulateurs. Deux variables volatiles, et pas indépendantes l’une de l’autre.

Ce qu’il faut retenir sans s’emballer

La comparaison de Krueger reste une opinion, celle d’un observateur ouvertement favorable au Bitcoin. Elle n’annonce aucun démantèlement imminent, aucune enquête, aucune sanction. Rien dans l’actualité récente ne suggère que Washington s’apprête à traiter Saylor comme la justice américaine a traité Rockefeller. Le rapprochement relève de l’analyse historique, pas de la prévision datée.

Mais il a le mérite de rappeler une évidence que l’enthousiasme fait souvent oublier. Les grandes fortunes bâties sur un actif nouveau finissent presque toujours par croiser le chemin du politique. Le pétrole hier, la tech avec les procès antitrust plus récemment, et peut-être le Bitcoin demain. La domination attire l’attention, et l’attention finit par appeler la régulation.

Reste une inconnue de taille : le Bitcoin est un actif mondial, sans siège social, sans autorité centrale. Contrairement à Standard Oil, personne ne peut le « démanteler » en tant que tel. On peut en revanche s’attaquer à ceux qui en détiennent le plus. Michael Saylor a peut-être vu juste sur la valeur de l’actif. La véritable question, celle que pose Krueger sans y répondre, c’est de savoir s’il a aussi mesuré le prix de la réussite.

Rappel utile : le Bitcoin et les actifs qui y sont exposés restent extrêmement volatils. Cet article est purement informatif et ne constitue en aucun cas un conseil d’investissement.

Jean Claude Convenant