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Des baskets virtuelles à 5 000 dollars : Step App tire le rideau sur le rêve du Move-to-Earn

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il fut un temps où une paire de chaussures qui n’existait pas physiquement pouvait valoir plusieurs milliers de dollars. Pas une œuvre d’art numérique signée par un artiste célèbre. Non : de simples baskets en pixels, achetées pour courir dans une application et récolter des jetons à chaque foulée. Ce temps-là vient de s’achever définitivement. Step App a annoncé la fermeture de ses activités après quatre ans d’existence.

La nouvelle en soi n’a rien de fracassant. Elle est même presque anecdotique tant elle était prévisible. Mais elle referme un chapitre entier de l’histoire récente des cryptomonnaies : celui du Move-to-Earn, cette promesse un peu folle de transformer chaque pas en revenu.

Le Move-to-Earn, ou l’illusion du revenu passif en marchant

Rembobinons. En 2022, l’idée séduit des centaines de milliers d’utilisateurs. Le principe est d’une simplicité redoutable : vous achetez une paire de chaussures sous forme de NFT, vous chaussez votre téléphone dans la poche, et vous marchez ou courez. En échange, l’application vous verse des jetons. Plus vos baskets numériques sont rares et perfectionnées, plus vous engrangez.

Le leader du secteur, STEPN, atteint des sommets vertigineux. À son apogée, certaines paires de NFT s’échangent contre l’équivalent de plusieurs milliers de dollars. Des utilisateurs témoignent alors avoir remboursé leur mise en quelques semaines. Le bouche-à-oreille s’emballe. Step App surfe sur cette vague, se positionnant comme un concurrent sérieux, avec son propre écosystème et son jeton natif.

Il faut le dire clairement : le modèle reposait sur une mécanique que l’on connaît bien. Les revenus des premiers arrivants étaient financés par l’argent des suivants. Tant que de nouveaux marcheurs affluaient et achetaient des chaussures, le système tenait. Le jour où le flux s’est tari, tout s’est effondré. C’est la définition même d’une pyramide économique déguisée en application de bien-être.

Quand la bulle NFT a explosé, elle a tout emporté

Step App n’est pas mort seul. Sa disparition s’inscrit dans l’éclatement plus large de la bulle des NFT, ces jetons non fongibles qui, entre 2021 et 2022, ont fait rêver et ruiné avec la même ampleur. Les singes ennuyés des Bored Apes, les avatars à six chiffres, les collections lancées à la chaîne : une immense partie de cet univers a perdu l’essentiel de sa valeur.

Les chaussures numériques ont suivi le même chemin. Une paire qui valait plusieurs milliers de dollars s’est retrouvée, quelques mois plus tard, à ne plus rien valoir du tout. Les jetons de récompense se sont dépréciés à mesure que l’offre explosait et que la demande s’évaporait. Ceux qui avaient investi tard, attirés par les récits de gains faciles, se sont retrouvés avec des actifs invendables.

Ce schéma n’a rien d’inédit. On l’a vu avec les bulbes de tulipes au XVIIe siècle aux Pays-Bas, avec les valeurs internet en 2000, avec les ICO en 2017. À chaque fois, le même ressort : un actif dont la valeur ne repose que sur la conviction que quelqu’un d’autre paiera plus cher demain. Quand cette conviction s’évanouit, il ne reste rien.

Ce que cette fermeture nous rappelle

Pour les lecteurs qui s’intéressent aux cryptomonnaies, en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, l’histoire de Step App vaut mieux qu’une simple anecdote. Elle est un rappel utile, presque pédagogique.

  • Un rendement qui semble trop beau pour être vrai cache souvent une mécanique fragile, dépendante de l’arrivée continue de nouveaux participants.
  • Un actif numérique sans utilité réelle au-delà de la spéculation finit généralement par revenir à sa vraie valeur — souvent proche de zéro.
  • La liquidité peut disparaître en un instant : posséder une chaussure NFT « valant » 3 000 dollars ne sert à rien si personne n’est prêt à l’acheter.

Il serait tentant de conclure que le Move-to-Earn était une escroquerie pure et simple. Ce serait un raccourci. Certaines équipes croyaient sincèrement à leur produit, et l’idée de récompenser l’activité physique n’est pas absurde en soi. Le problème tenait au modèle économique, structurellement incapable de survivre sans croissance permanente. Une application de fitness peut être viable. Une application de fitness qui promet de vous enrichir en marchant, beaucoup moins.

Quatre ans après ses débuts, Step App part donc sans bruit. Pas de scandale retentissant, pas de milliards envolés du jour au lendemain, juste l’extinction progressive d’un projet dont le carburant s’était épuisé depuis longtemps. C’est peut-être la fin la plus honnête pour un secteur qui, à son apogée, avait fait perdre tout sens de la mesure à ses adeptes.

Reste une question que chaque investisseur devrait se poser avant de céder au prochain engouement : qu’est-ce qui donne réellement de la valeur à ce que j’achète ? Dans le cas des baskets numériques, la réponse était surtout l’espoir. Et l’espoir, on l’a encore vu, ne cote pas très bien en Bourse.

Jean Claude Convenant