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Private equity : pourquoi les investisseurs réclament leur argent, et pourquoi ils attendent

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Dans les allées de l’Ipem, le grand rendez-vous du capital-investissement, une phrase revient comme une rengaine : « Tout le monde veut récupérer son argent. » Cinq mots qui résument à eux seuls le malaise d’un secteur habitué depuis quinze ans à lever des sommes colossales sans jamais vraiment se demander comment il allait les rendre.

Les chiffres, eux, ne mentent pas. Depuis le début de l’année, les sociétés de gestion ont collecté 658 milliards de dollars à travers 1.499 fonds, selon les données de Pitchbook. Un montant qui reste vertigineux dans l’absolu, mais qui trace une pente inquiétante : à ce rythme, le non-coté s’apprête à boucler sa cinquième année consécutive de baisse de collecte. Cinq ans. Pour une industrie qui n’avait connu, pendant une décennie, que l’ivresse de la croissance, c’est un revirement historique.

Le nerf de la guerre : redistribuer, enfin

Pour comprendre la fébrilité ambiante, il faut revenir au fonctionnement même du capital-investissement. Un investisseur — fonds de pension, assureur, family office, fonds souverain — confie son argent à une société de gestion pour dix ans environ. Pendant les premières années, le fonds investit. Ensuite vient le temps de la récolte : on revend les entreprises, on encaisse les plus-values, on redistribue aux investisseurs. Ce cycle vertueux repose sur un ingrédient devenu rare ces derniers mois : les sorties.

Or les sorties se sont grippées. Revendre une entreprise suppose un acheteur prêt à payer le prix, ou une introduction en Bourse dans de bonnes conditions. Avec la remontée des taux d’intérêt amorcée en 2022, le crédit qui finançait les rachats à effet de levier est devenu cher, les valorisations se sont tassées, et beaucoup de vendeurs ont préféré patienter plutôt que de brader leurs actifs. Résultat : l’argent reste bloqué dans les fonds, immobilisé dans des participations qu’on ne parvient pas à céder au bon prix.

Et là est tout le problème. Un investisseur qui ne récupère pas ses distributions n’a pas de liquidités à réinjecter dans les nouveaux véhicules. Le robinet se ferme des deux côtés à la fois. C’est ce cercle qui explique la baisse de collecte : on ne remet pas au pot tant qu’on n’a pas vu la couleur des retours précédents.

La confiance, cette monnaie qui s’effrite

Il faut le dire : le secteur paie aujourd’hui les excès de la période d’argent gratuit. Entre 2015 et 2021, la profusion de liquidités et des taux proches de zéro ont poussé les valorisations vers des sommets et attiré une masse d’investisseurs séduits par des performances flatteuses. Beaucoup ont découvert le non-coté à ce moment-là, portés par la promesse de rendements supérieurs à ceux des marchés cotés. La musique s’est arrêtée avec l’inflation et le durcissement monétaire.

Ce qui se joue à l’Ipem dépasse la simple question comptable des distributions. C’est un test de crédibilité. Les gérants qui savent rendre l’argent conservent la confiance et lèveront à nouveau. Les autres verront leurs futurs fonds boudés. Dans un marché où l’on ne collecte plus par réflexe, la sélection devient brutale. Les grands noms tirent leur épingle du jeu ; les acteurs de second rang souffrent.

Pour tenter de débloquer la situation, l’industrie multiplie les astuces. Ventes de portefeuilles entiers sur le marché secondaire, fonds de continuation qui transfèrent des actifs d’un véhicule à un autre, dividendes financés par de la dette, distributions partielles… Autant de mécanismes qui permettent de rendre un peu de liquidités aux investisseurs sans forcément vendre au meilleur prix. Des solutions de transition, plus que des remèdes.

Ce que cela change, y compris pour l’épargnant francophone

On pourrait croire que ces tourments ne concernent que les grands institutionnels anglo-saxons. Ce serait une erreur. En France comme en Belgique ou en Suisse, le capital-investissement s’est ouvert ces dernières années aux épargnants particuliers, via l’assurance-vie, les plans d’épargne retraite ou des fonds dédiés vantant la « démocratisation du non-coté ». La promesse est réelle, mais elle vient avec un revers que le contexte actuel rend criant : l’argent placé dans ces produits est illiquide, souvent pour huit à dix ans. On ne le récupère pas quand on veut.

Le message de l’Ipem est donc utile bien au-delà du cercle des professionnels. Il rappelle que la performance passée du private equity s’est construite dans un environnement de taux exceptionnellement bas qui n’existe plus. Que la liquidité n’est jamais garantie. Et que la capacité d’un gérant à réellement redistribuer compte autant, sinon plus, que ses rendements affichés sur le papier — lesquels reposent, tant que les actifs ne sont pas vendus, sur des valorisations théoriques.

Au fond, le secteur traverse une phase d’assainissement salutaire. Après des années où lever des fonds semblait un droit acquis, il redécouvre une vérité élémentaire : la confiance d’un investisseur ne se gagne pas au moment où l’on encaisse son chèque, mais au moment où on lui rend son capital, majoré de la plus-value promise. Tant que les sorties resteront timides, la collecte suivra la même pente. La suite dépendra moins des discours que des virements effectivement passés sur les comptes des investisseurs.

Cet article a une visée informative et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Les placements dans le non-coté présentent un risque de perte en capital et une forte illiquidité.

Jean Claude Convenant