Il y a des trésors qui dorment dans des coffres, à l’abri des regards, et que personne ne peut toucher. Celui du Venezuela en fait partie. Depuis près d’une décennie, des dizaines de tonnes d’or vénézuélien reposent dans les sous-sols de la Banque d’Angleterre, à Londres. Caracas les réclame. Londres refuse de les rendre. Et voilà que, selon Les Echos, la situation pourrait enfin bouger.
Le coffre le plus verrouillé du monde
Reprenons depuis le début, parce que cette affaire ressemble à un scénario que même Hollywood aurait jugé trop tiré par les cheveux. La Banque d’Angleterre est l’un des plus grands dépositaires d’or au monde. Des banques centrales du globe entier y entreposent leurs réserves, par tradition, par confiance, et parce que Londres reste une place financière incontournable pour le métal jaune.
Le Venezuela y a placé une partie de son or, comme tant d’autres nations avant lui. Sauf qu’un problème de taille est venu tout gripper : à qui appartient vraiment ce pays ? Ou plus exactement, qui a l’autorité légitime pour réclamer ses actifs à l’étranger ?
Car la crise politique vénézuélienne n’a jamais été un simple débat interne. Quand Juan Guaido s’est autoproclamé président par intérim en 2019, une bonne partie de la communauté internationale — dont le Royaume-Uni — l’a reconnu comme le dirigeant légitime, au détriment de Nicolas Maduro. Résultat : Londres s’est retrouvée face à deux camps revendiquant chacun le contrôle du même magot. Et dans le doute, la Banque d’Angleterre a fait ce que fait toute institution prudente. Elle a gelé le tout.
Une bataille juridique de près de dix ans
Pendant des années, les avocats se sont écharpés devant les tribunaux britanniques. D’un côté, le gouvernement Maduro, qui exerce le pouvoir effectif sur le terrain, contrôle l’armée, les institutions et le territoire. De l’autre, l’opposition, soutenue par les capitales occidentales, qui invoquait sa légitimité contestée pour bloquer l’accès aux fonds.
La justice anglaise s’est retrouvée dans une position inconfortable. Les juges britanniques ne trancheront pas une question politique — ce n’est pas leur rôle. Mais ils sont tenus de suivre la position officielle du gouvernement de Sa Majesté sur la reconnaissance des États étrangers. Et tant que Londres reconnaissait Guaido, l’or restait sous scellés.
Il faut mesurer l’enjeu. On parle ici d’une quantité d’or dont la valeur avoisine le milliard de dollars, dans un pays exsangue. Le Venezuela, qui possède pourtant les plus vastes réserves de pétrole prouvées de la planète, a vu son économie s’effondrer dans des proportions rarement observées en temps de paix. Hyperinflation, pénuries, exode de millions d’habitants vers la Colombie, le Brésil ou plus loin encore. Dans ce contexte, un milliard de dollars n’est pas une abstraction comptable. C’est de quoi importer des médicaments, de la nourriture, du matériel.
Pourquoi le vent tourne
Si l’accès à cet or redevient envisageable aujourd’hui, c’est que le décor a changé. La fiction Guaido s’est effondrée d’elle-même. L’opposition vénézuélienne a fini par dissoudre son « gouvernement intérimaire », faute de leviers concrets et de reconnaissance durable. Sur la scène internationale, l’ardeur à ostraciser Caracas s’est émoussée, notamment à mesure que les questions énergétiques reprenaient le dessus dans les priorités occidentales.
Quand le fondement juridique du blocage — la reconnaissance d’un pouvoir alternatif — s’évapore, le verrou finit mécaniquement par céder. C’est toute la logique de cette affaire : ce n’était jamais vraiment une question d’or, mais une question de légitimité. L’un ne bougeait pas tant que l’autre n’était pas réglée.
Reste que rien n’est jamais totalement acquis dans ce dossier. Les sanctions américaines pesant sur le régime Maduro compliquent toujours l’usage international de ces fonds. Un lingot rapatrié à Caracas, c’est une chose. Un lingot que l’on peut effectivement vendre, transporter et convertir en devises sur les marchés mondiaux, c’en est une autre. Le circuit financier reste truffé d’obstacles.
Ce que cette affaire raconte de l’or
Au-delà du feuilleton vénézuélien, il y a une leçon qui vaut pour tous. L’or est souvent présenté comme la valeur refuge ultime, l’actif que personne ne peut vous confisquer. La réalité est plus nuancée. Un or stocké à l’étranger, aussi tangible soit-il, dépend du bon vouloir du dépositaire et du cadre juridique du pays d’accueil. Le Venezuela vient d’en faire l’amère expérience sur près de dix ans.
Cette prise de conscience n’est pas passée inaperçue. Ces dernières années, plusieurs banques centrales, notamment dans les pays émergents, ont accéléré le rapatriement de leurs réserves d’or sur leur propre territoire. La leçon est limpide : posséder n’est pas contrôler quand un tiers détient physiquement le bien.
Pour les épargnants francophones, du Maghreb à la Suisse, le rappel est utile. La possession d’un actif et sa disponibilité effective sont deux choses différentes. Un principe qui s’applique à l’or comme aux comptes bancaires, aux titres logés à l’étranger ou aux crypto-actifs conservés sur des plateformes que l’on ne contrôle pas soi-même.
Le Venezuela va peut-être revoir son or. Mais l’histoire de ce coffre bloqué pendant une décennie restera comme un cas d’école. Celui d’un métal qui, malgré son aura d’indestructible sécurité, peut rester hors de portée aussi longtemps que la politique en décide autrement.