Trois ans après le début de la guerre en Ukraine, une banque européenne reste bien installée à Moscou. Elle n’y est pas discrète : ses guichets fonctionnent, ses profits russes gonflent, et son directeur général, Michael Höllerer, répète depuis des mois qu’il cherche la sortie. Raiffeisen Bank International (RBI) est ce cas d’école embarrassant. Une institution autrichienne qui, malgré les pressions de la Banque centrale européenne et les regards insistants de Washington, n’arrive tout simplement pas à couper le cordon.
Une présence historique devenue un piège
Pour comprendre le blocage, il faut remonter au fil de l’histoire. Depuis la chute du mur, RBI s’est bâtie une identité à part : celle de la banque occidentale la plus présente en Europe centrale et orientale. Pologne, République tchèque, Roumanie, Hongrie… et surtout la Russie, où elle est devenue au fil des ans l’un des établissements étrangers les plus profitables du pays. Ce positionnement, longtemps salué comme une audace stratégique, s’est transformé en fardeau du jour au lendemain, le 24 février 2022.
Car voici le paradoxe cruel. La filiale russe de RBI ne cesse d’engranger des bénéfices. Les taux élevés pratiqués par la banque centrale russe, la fuite des concurrents occidentaux et l’immense besoin de services financiers dans une économie sous sanctions ont dopé sa rentabilité. Sur le papier, c’est une machine à cash. Dans les faits, c’est de l’argent que RBI ne peut ni rapatrier facilement, ni afficher sans gêne. Des profits gelés dans un pays devenu infréquentable.
Deux ours, deux menaces
L’image des « deux ours » n’a rien d’anodin. D’un côté, l’ours russe : Moscou n’a aucune envie de laisser filer une banque étrangère qui fait tourner une partie de son système financier. Toute tentative de vente se heurte à un mur réglementaire, à des autorisations qui n’arrivent jamais, à des acheteurs jugés inacceptables par le Kremlin. Vendre en Russie aujourd’hui, c’est vendre à perte, sous contrôle, et selon le bon vouloir du pouvoir en place.
De l’autre côté, l’ours européen. La BCE, superviseur de RBI, exige depuis longtemps une réduction drastique de l’exposition russe. Bruxelles surveille. Et les États-Unis, via l’Office of Foreign Assets Control, ont fait comprendre à la banque que le sujet était sensible. On se souvient notamment de l’opération avortée impliquant le groupe Strabag, montage complexe censé permettre à RBI de récupérer une partie de ses actifs bloqués, et qui avait fini par capoter face aux risques de contournement des sanctions.
Höllerer se retrouve donc à louvoyer entre deux exigences contradictoires. Rester, c’est irriter les régulateurs occidentaux et exposer le groupe à un risque de réputation majeur. Partir, c’est brader des années d’investissement et céder à un adversaire géopolitique dans des conditions humiliantes. Il n’existe pas de bonne option. Seulement des mauvaises, plus ou moins coûteuses.
Ce que révèle vraiment le cas RBI
À notre avis, l’affaire Raiffeisen dépasse largement le sort d’une banque autrichienne. Elle raconte l’illusion d’un désengagement propre et rapide des entreprises occidentales prises dans la nasse russe. Beaucoup ont claqué la porte en quelques semaines, quitte à passer par pertes et profits leurs actifs. D’autres, comme RBI, ont voulu jouer la montre, préserver la valeur, négocier une sortie ordonnée. Résultat : elles sont toujours là, otages de leur prudence.
Il faut le dire clairement : une sortie sans douleur n’existe plus. Chaque mois qui passe rend l’équation plus difficile. Les profits russes s’accumulent sans pouvoir être utilisés, la pression réglementaire monte, et l’incertitude géopolitique interdit toute planification sereine. RBI est prisonnière d’un calcul qui, à force d’attendre le moment parfait, n’a peut-être jamais eu de solution idéale.
Pour l’investisseur qui suit le titre, l’enjeu est concret. La valorisation de RBI intègre depuis longtemps une décote liée à ce risque russe. Tant que le dossier reste ouvert, le cours de Bourse porte une épée de Damoclès : une éventuelle sanction, une saisie d’actifs, une décision brutale des autorités russes ou une injonction ferme de la BCE. À l’inverse, une sortie enfin actée, même douloureuse, pourrait lever une part de cette incertitude. Le marché déteste l’ambiguïté, et RBI en incarne une des plus tenaces du secteur bancaire européen.
Cette situation résonne d’ailleurs au-delà de l’Europe centrale. Elle rappelle, pour bien des groupes présents sur des marchés politiquement instables — y compris certaines banques et entreprises actives au Maghreb ou au Moyen-Orient — qu’une implantation lucrative peut devenir un actif impossible à liquider quand le contexte bascule. La rentabilité d’hier ne garantit jamais la liquidité de demain.
Reste une question que Michael Höllerer se pose sans doute chaque matin : combien de temps encore une banque européenne peut-elle rester assise sur des profits qu’elle ne peut ni dépenser, ni rapatrier, ni oublier ? L’histoire de RBI n’est pas finie. Mais elle ressemble de plus en plus à une leçon sur le prix de l’attente.