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Détroits sous tension : comment l’Algérie tente de se blinder contre la prochaine crise alimentaire
Marché Maghreb

Détroits sous tension : comment l’Algérie tente de se blinder contre la prochaine crise alimentaire

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Un tiers du pétrole mondial passe par un couloir de mer large d’à peine 40 kilomètres. Trente pour cent des exportations de blé quittent une région en guerre. Douze pour cent du commerce planétaire dépend d’un détroit régulièrement visé par des drones. Trois points sur une carte, et derrière eux, la promesse d’une facture qui s’alourdit pour des centaines de millions de consommateurs.

C’est dans ce contexte que les grands chantiers agricoles et industriels lancés par l’Algérie prennent tout leur sens. Ce ne sont plus seulement des projets d’investissement. Ce sont des polices d’assurance contre un monde qui se fragmente.

Trois goulets d’étranglement, une même vulnérabilité

Reprenons la géographie du problème, telle que la rappelle le média TSA. Le détroit d’Ormuz, d’abord, par où transite environ un tiers des livraisons mondiales d’hydrocarbures. La mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb ensuite, qui concentrent près de 12 % du commerce mondial tous produits confondus. Enfin la mer Noire, d’où partent quelque 30 % des expéditions de blé, essentiellement en provenance d’Ukraine et de Russie.

Chacun de ces passages est aujourd’hui sous pression. Pris isolément, chacun représente un risque gérable. Cumulés, ils dessinent le scénario cauchemar des importateurs : hausse des prix de l’énergie, du fret et des céréales, avec en toile de fond la menace de pénuries sur les produits alimentaires de base.

L’Algérie coche plusieurs cases de la vulnérabilité. Elle importe son blé tendre depuis la mer Noire. Ses engrais et son plastique arrivent en partie du Golfe. Et une large part de ses achats extérieurs vient de Chine, au bout de routes maritimes que ces mêmes tensions rendent plus longues et plus chères. Autrement dit : quand ces couloirs toussent, le panier de la ménagère algérienne s’en ressent.

Il faut le dire, cette dépendance n’a rien d’exceptionnel. Elle ressemble à celle de la plupart des pays du Maghreb et du bassin méditerranéen, tous grands acheteurs de céréales sur les marchés internationaux. Le Maroc, la Tunisie, l’Égypte connaissent la même équation. La différence tient à la réponse que chacun choisit d’apporter.

Le pari du désert

La réponse algérienne porte un nom : produire chez soi ce qu’on achetait ailleurs. Le gouvernement a fait de l’agriculture saharienne, de l’agroalimentaire et de la production d’engrais des priorités affichées depuis plusieurs années.

Le président Abdelmadjid Tebboune a fixé le cap avec une formule qui claque : « ne plus importer un seul quintal de blé dur ». C’est l’objectif immédiat. À plus longue échéance, l’ambition est de réduire drastiquement l’ensemble des importations de céréales pour couvrir une grande partie de la consommation nationale par la production locale.

La pièce maîtresse de cette stratégie se joue dans le Sud. Le partenariat conclu avec le groupe italien BF prévoit la mise en culture de 36 000 hectares dans la région de Timimoun, pour un investissement de 400 millions d’euros. Au programme : blé dur, lentilles, pois chiches, haricots secs et oléagineux. Sur le papier, un condensé de souveraineté alimentaire dans une zone que l’on associe d’ordinaire aux dunes plutôt qu’aux moissons.

À cela s’ajoute le volet engrais, avec le chantier du complexe géant de Souk Ahras. La logique est cohérente : produire localement les intrants agricoles, pour ne pas troquer une dépendance céréalière contre une dépendance aux fertilisants importés du Golfe. Car cultiver le désert sans engrais, c’est courir après une autre pénurie.

Une ambition qui devra affronter la réalité

Reste que transformer le Sahara en grenier ne se décrète pas. L’agriculture saharienne repose sur une ressource fragile : l’eau. Les nappes fossiles du Sud algérien ne se rechargent pas, ou si lentement que l’échelle de temps n’a plus de sens humain. Pomper massivement pour irriguer des dizaines de milliers d’hectares pose une question que les annonces d’investissement laissent souvent dans l’ombre : à quel rythme, et pour combien de décennies ?

Il y a aussi la question du réalisme des délais. Passer de l’annonce d’un projet à des récoltes qui pèsent réellement sur la balance commerciale prend des années. Les rendements du blé dur en zone aride restent difficiles à stabiliser. Les infrastructures logistiques – stockage, transport depuis le Grand Sud vers les zones de consommation du Nord – représentent un défi à part entière.

Cela ne retire rien à la pertinence de la démarche. Miser sur la sécurité alimentaire quand le commerce mondial se fissure relève du bon sens stratégique. L’histoire récente est là pour le rappeler : lors de l’invasion de l’Ukraine en 2022, les prix du blé se sont envolés en quelques semaines, exposant brutalement les pays fortement importateurs. Ceux qui disposaient d’une production nationale significative ont amorti le choc. Les autres l’ont subi de plein fouet, parfois jusqu’à des tensions sociales.

La leçon vaut au-delà de l’Algérie. Dans un monde où les routes maritimes redeviennent des lignes de front potentielles, la capacité à produire une partie de ses besoins vitaux cesse d’être un luxe pour devenir un impératif. L’Algérie l’a compris. Reste à voir si le désert tiendra ses promesses — et à quel coût pour ses réserves d’eau.

Jean Claude Convenant