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71,6 milliards de dollars sur la table : le pari algérien pour doper ses hydrocarbures d’ici 2030
Marché Maghreb

71,6 milliards de dollars sur la table : le pari algérien pour doper ses hydrocarbures d’ici 2030

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

71,6 milliards de dollars. Le chiffre a de quoi donner le tournis, et il n’est pas tombé par hasard. C’est ce samedi 17 octobre, devant la Commission des finances et du budget de l’Assemblée populaire nationale (APN), que le ministre des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, a posé ce montant sur la table. Le cadre : la présentation du bilan de son secteur et du projet de loi de finances 2027. Derrière cette enveloppe, une ambition claire — produire plus, et surtout transformer davantage ce que le sous-sol algérien recèle.

Produire plus, mais pas seulement

Deux objectifs structurent ce plan. Le premier tient en un chiffre : porter la production primaire d’hydrocarbures à environ 201 millions de tonnes équivalent pétrole (tep) d’ici 2030. Pour mesurer le chemin, Arkab a livré un jalon intermédiaire : 193 millions de tep attendus dès 2026. L’écart paraît modeste sur le papier, mais dans une industrie où chaque million de tep supplémentaire se gagne à coups de forages, de maintenance de champs vieillissants et de découvertes incertaines, il représente un effort considérable.

Le second objectif est moins spectaculaire mais plus révélateur d’un changement de philosophie. L’Algérie veut faire grimper son taux de transformation et de valorisation des hydrocarbures au-delà de 50 % de la production primaire, contre environ 30 % aujourd’hui. Traduction concrète : au lieu d’expédier le brut et le gaz tels quels vers l’étranger, le pays entend en garder une part croissante pour la raffiner et la transformer sur place. C’est une logique de valeur ajoutée. Vendre un baril, c’est bien. Vendre du plastique, du carburant raffiné ou des produits pétrochimiques issus de ce baril, c’est souvent beaucoup mieux pour les marges — et pour l’emploi local.

Où va l’argent

La répartition de l’enveloppe en dit long sur les priorités. Sur les 71,6 milliards de dollars, 52 milliards sont fléchés vers l’amont — l’exploration et la production, le cœur historique du métier. Les 13 milliards restants (le ministre a parlé d’« environ 13 milliards ») sont destinés au raffinage et à la pétrochimie, c’est-à-dire précisément à ce segment de transformation que l’Algérie veut muscler.

Les projets ne sont pas de simples lignes sur un tableur. Parmi ceux déjà lancés et en cours de réalisation figurent la raffinerie de Hassi Messaoud, une unité de production de MTBE (un additif pour carburants), un complexe de polypropylène à Arzew — ce polymère qui finit en emballages, pièces automobiles et textiles — ainsi qu’un projet similaire implanté, lui, en Turquie. S’ajoute une unité d’alkyl benzène linéaire à Skikda, matière première des détergents. On voit se dessiner une stratégie : sortir progressivement du statut de simple fournisseur de matière brute pour remonter la chaîne industrielle.

Le choix d’investir aussi hors des frontières, comme ce projet polypropylène en Turquie, mérite qu’on s’y arrête. Il signale une volonté de Sonatrach de ne plus seulement extraire chez elle, mais de capter de la valeur là où se trouvent les marchés et les débouchés. Une approche que pratiquent de longue date les majors occidentales et les géants du Golfe.

L’Europe, client plus que jamais stratégique

Reste la question du débouché. Et là, le contexte joue en faveur d’Alger. Depuis la rupture progressive entre l’Union européenne et le gaz russe, dans le sillage de la guerre en Ukraine, l’Algérie s’est retrouvée propulsée au rang de fournisseur de premier plan pour le Vieux Continent. Arkab l’a confirmé : la demande européenne en gaz algérien est en hausse, et plusieurs contrats d’approvisionnement à long terme ont été renouvelés ou signés avec l’Italie, l’Espagne, la Slovénie, la Tchéquie et l’Allemagne.

Cette liste n’est pas anodine. L’Italie, via l’ENI et le gazoduc transméditerranéen, est devenue l’un des partenaires les plus actifs. L’Allemagne, elle, cherchait désespérément des alternatives après avoir fermé le robinet russe. Pour l’Algérie, ces contrats de long terme offrent une visibilité précieuse : ils sécurisent des revenus sur plusieurs années et justifient, aux yeux des bailleurs, les lourds investissements amont annoncés.

Un pari qui n’est pas sans failles

Faut-il pour autant applaudir sans réserve ? Prudence. Un plan d’investissement, aussi chiffré soit-il, reste une intention tant que les capitaux ne sont pas effectivement engagés et les projets livrés. L’histoire des grands programmes énergétiques — en Algérie comme ailleurs — est pavée de retards, de dépassements de budget et de calendriers glissants. Les 71,6 milliards annoncés devront résister à l’épreuve du temps et des cours mondiaux.

Car il y a l’autre face de la pièce : la dépendance aux hydrocarbures. L’économie algérienne reste largement adossée au pétrole et au gaz, et le projet de loi de finances 2027 présenté par le gouvernement cherche d’ailleurs, en parallèle, à développer les recettes hors hydrocarbures. Investir massivement pour produire plus de fossile, à l’heure où l’Europe affiche ses objectifs de neutralité carbone, relève d’un équilibre délicat. Le pari d’Alger repose sur une fenêtre de temps : profiter de la demande actuelle, forte et politiquement sécurisée, pour générer les ressources qui financeront, peut-être, une diversification future.

Il faut le dire : miser sur la transformation plutôt que sur l’exportation brute est, à notre avis, la partie la plus intelligente de ce plan. C’est là que se joue la différence entre une rente qui s’épuise et une industrie qui dure. Reste à transformer l’essai — au sens propre comme au figuré. Rendez-vous en 2030 pour vérifier si les chiffres tiennent leurs promesses.

Jean Claude Convenant