Un décret, cinq signatures de haut rang, et une promesse : mieux filtrer ce qui entre dans le pays. Publié au Journal officiel ce mardi 13 octobre, le texte signé par le Premier ministre Sifi Ghrieb institue le Comité permanent de suivi et de traitement des demandes d’importation. Derrière cette appellation administrative un peu austère se cache une décision qui touche au cœur de la politique économique algérienne : le contrôle des devises.
Car tout est là. Depuis des années, Alger cherche à comprimer sa facture d’importation pour préserver ses réserves de change, dépendantes des recettes des hydrocarbures. Chaque dollar qui sort pour payer un conteneur de marchandises est un dollar scruté. Ce nouveau comité vient ajouter un verrou supplémentaire au dispositif.
Un aréopage de décideurs autour d’une même table
Qui va désormais décider si une entreprise peut ou non importer ? La composition du comité en dit long sur le poids politique accordé à ce sujet. La présidence revient au ministre du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations, ou à son représentant. À ses côtés : le ministre des Finances, le gouverneur de la Banque d’Algérie, le président de l’Association professionnelle des banques et des établissements financiers (Abef) et le président du Conseil du renouveau économique algérien (Crea).
On notera l’équilibre recherché. L’État commande le commerce extérieur et tient les cordons de la monnaie via la Banque d’Algérie. Les banques, elles, sont représentées par l’Abef — logique, puisque ce sont elles qui domicilient les opérations d’importation et libèrent les devises. Et le Crea, voix du patronat privé, s’invite à la discussion. Un signe, peut-être, que le gouvernement veut éviter de piloter cette mécanique sans entendre ceux qui produisent et importent au quotidien.
Reste une question que le décret ne tranche pas vraiment : comment ces cinq acteurs, aux agendas parfois divergents, parviendront-ils à des arbitrages rapides ? Un ministère des Finances soucieux des devises et un patronat pressé de s’approvisionner ne regardent pas toujours dans la même direction.
Quatre missions, une priorité : les produits « sensibles »
Le texte confie quatre tâches au comité. La première, la plus structurante, consiste à examiner et émettre un avis sur les demandes d’importation, opération par opération. Y compris, précise le décret, les importations réalisées pour compte propre par un opérateur dans le cadre de ses activités de production et de service, dans la limite de ses propres besoins. Autrement dit, même l’industriel qui importe une pièce détachée pour sa propre usine passera par ce filtre.
Deuxième mission, et c’est là que l’approche se veut pragmatique : réserver un traitement d’urgence aux produits « revêtant un caractère sensible et/ou prioritaire pour l’approvisionnement du marché national ou pour le fonctionnement des unités de production ». Traduction concrète : si une chaîne de montage risque de s’arrêter faute d’un composant importé, le dossier doit être accéléré. C’est une reconnaissance implicite des blocages qui ont par le passé immobilisé des usines entières, incapables de faire entrer à temps leurs intrants.
Les deux dernières attributions relèvent du pilotage : proposer des mesures pour faciliter le traitement des demandes, et analyser périodiquement les données remontées par la plateforme numérique dédiée à l’enregistrement de ces demandes. Cette dernière précision mérite l’attention. Elle confirme que l’Algérie poursuit la numérisation de son contrôle commercial, une tendance de fond amorcée ces dernières années pour tracer les flux et réduire la part d’arbitraire — et, espère-t-on à Alger, la part de fraude.
Ce que cela révèle de la stratégie algérienne
Il faut le dire : cette structure ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une longue série de mesures visant à discipliner les importations. Licences d’importation, listes de produits soumis à autorisation, encadrement de la domiciliation bancaire, bras de fer récurrent autour des transferts de devises… Le pays a multiplié les dispositifs depuis la chute des cours du pétrole en 2014, qui avait brutalement rappelé la fragilité d’une économie adossée aux hydrocarbures.
La création d’un comité permanent — par opposition à des mesures ponctuelles — suggère une volonté d’installer un contrôle dans la durée, et non plus de réagir au coup par coup. C’est une forme de centralisation. Pour ses partisans, elle apporte de la cohérence et met autour d’une même table ceux qui, auparavant, décidaient en ordre dispersé. Pour ses détracteurs, elle ajoute une couche administrative supplémentaire à un parcours déjà jugé lourd par les opérateurs.
L’enjeu véritable se jouera dans l’exécution. Un comité qui tranche vite, avec des critères clairs, peut fluidifier l’approvisionnement tout en préservant les devises. Un comité engorgé, lent, aux décisions opaques, risque au contraire de nourrir les pénuries et de pousser certains acteurs vers des circuits informels. L’histoire économique récente de l’Algérie offre des exemples dans les deux sens.
Pour les entreprises concernées — et elles sont nombreuses dans un pays qui importe encore une large part de ses biens de consommation et de ses intrants industriels — le message est clair : une nouvelle porte à franchir, avec de nouveaux interlocuteurs. Reste à savoir si cette porte s’ouvrira plus facilement qu’avant, ou si elle viendra alourdir une mécanique déjà réputée exigeante. Les prochains mois, et le rythme réel des arbitrages, donneront la réponse.