Quatre millions et demi de dinars. Soit 450 millions de centimes, dans le langage que tout Algérien comprend d’instinct. C’est le plafond du nouveau crédit auto que Bank ABC Algérie met sur la table, par le biais de son guichet Buraq dédié à la finance islamique. Mais avant de rêver d’une berline neuve, une ligne du contrat mérite qu’on s’y arrête : l’argent ne finance que des véhicules fabriqués ou assemblés en Algérie.
Voilà qui résume, à soi seul, l’état du marché automobile algérien en cette fin d’année. La banque propose du financement ; l’offre de voitures, elle, reste le véritable goulot d’étranglement.
Comment fonctionne un crédit auto « sans intérêt »
Le produit s’appelle Al Buraq Carousty. Il repose sur la Mourabaha, le mécanisme vedette de la finance islamique, celui qui permet de contourner l’usure — le riba — prohibée par la charia.
Le principe, Bank ABC le détaille sans détour sur son site. La banque, sur la base d’une promesse d’achat formulée par le client, achète elle-même le véhicule et en devient propriétaire. Puis elle le revend au client « au prix coûtant majoré d’une marge bénéficiaire ». Le remboursement s’étale ensuite par échéances, selon un calendrier fixé à l’avance.
La nuance avec un crédit classique est juridique autant que théologique. Dans un prêt conventionnel, la banque prête de l’argent et facture un intérêt sur cet argent. Dans la Mourabaha, elle vend un bien qu’elle a réellement possédé, avec une marge connue d’emblée. Le résultat économique peut se ressembler ; le fondement contractuel, lui, diffère. Et c’est précisément ce fondement qui rend le produit acceptable pour une clientèle attentive à la conformité religieuse.
Les conditions, concrètement : le crédit s’adresse aux salariés et aux retraités, la durée maximale de remboursement est fixée à cinq ans, et le financement peut couvrir jusqu’à 90 % du prix de la voiture. Reste donc 10 % d’apport à prévoir, ce qui, sur un véhicule à 4,5 millions de dinars, représente tout de même 450 000 dinars à sortir de sa poche.
La vraie question : y aura-t-il des voitures ?
C’est là que le bât blesse. Le crédit vise exclusivement les véhicules fabriqués ou assemblés localement. Or la disponibilité de ces voitures reste le point d’interrogation. TSA rappelait récemment, à propos d’un produit comparable chez la BNA, qu’il n’y avait « pas de stock de véhicules disponibles ». Le financement précède l’offre.
Il faut le dire clairement : proposer un crédit auto n’a de sens que si l’acheteur peut effectivement trouver une voiture à acheter. L’Algérie a vécu des années de pénurie automobile après le gel des importations, des prix du marché de l’occasion qui ont flambé au point de dépasser le neuf, et une relance de l’assemblage local encore balbutiante. Dans ce contexte, un crédit halal bien ficelé peut rester lettre morte si les concessionnaires n’ont rien à livrer.
Pour le futur acheteur, l’arbitrage devient donc moins financier que logistique. La bonne question n’est pas seulement « puis-je rembourser ? », mais « quel modèle, assemblé où, et sous quel délai de livraison ? ».
Buraq, une gamme islamique qui s’étoffe
Le crédit auto n’arrive pas seul. Bank ABC Algérie construit, pas à pas, une véritable gamme de finance islamique sous la marque Buraq. On y trouve déjà « Moumkine », destiné à l’achat de mobilier, toujours selon le schéma de la Mourabaha.
Et surtout « Alburaq Soukna », pour l’immobilier d’habitation, qui fonctionne sur un principe différent : l’Ijara, autrement dit la location avec option d’acquisition. La banque achète le logement, en reste propriétaire, et le loue au client pour une durée déterminée. Pendant toute la période, le locataire dispose d’un droit de jouissance mais pas de la propriété. À l’échéance, le bien lui est transféré via un contrat de vente distinct ou toute autre forme jugée conforme sur le plan charaïque et légal.
Deux produits, deux logiques juridiques. La Mourabaha pour la vente à tempérament, l’Ijara pour la location-acquisition. Cette distinction, souvent floue dans l’esprit du grand public, est au cœur de l’ingénierie financière islamique.
Pour garantir la crédibilité de l’ensemble, Bank ABC met en avant son comité de contrôle charaïque. Composé de spécialistes de la charia et de l’économie, désignés par l’assemblée générale des actionnaires sur proposition du conseil d’administration, il valide la conformité religieuse des produits. Un gage important : dans la finance islamique, la caution des savants fait partie intégrante de l’offre commerciale.
Un marché en pleine structuration
Depuis que la Banque d’Algérie a encadré la finance islamique par règlement en 2020, les banques publiques et privées se sont lancées dans la course aux guichets dédiés. L’enjeu est considérable : capter l’épargne d’une frange de la population qui, par conviction, préférait jusqu’ici garder son argent hors du système bancaire conventionnel.
Le crédit auto halal de Bank ABC s’inscrit dans ce mouvement de fond. Il répond à une demande réelle, dans un pays où la question de la conformité religieuse pèse lourd dans les décisions d’achat. Reste à voir si l’offre automobile locale suivra le rythme. Car un crédit, aussi conforme et attractif soit-il, ne vaut que par ce qu’il permet d’acheter.
Comme pour tout engagement sur cinq ans, le candidat au financement gardera en tête que la marge de la banque s’ajoute au prix du véhicule, et qu’il convient de comparer le coût total du contrat avant de signer. La prudence reste de mise, halal ou pas.