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Bitcoin Treasuries : 60 milliards de dollars partis en fumée, la fête est-elle finie ?

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il aura suffi de quelques semaines pour que le rêve se fissure. Les Bitcoin Treasuries, ces sociétés cotées qui empilent du BTC dans leur bilan comme d’autres accumulent des lingots, viennent de vivre leur premier vrai coup de tabac. Selon les chiffres relayés par Cryptoast, près de 60 milliards de dollars de valorisation se sont volatilisés depuis le pic de l’automne 2025. Et deux signaux, arrivés presque coup sur coup, ont donné le ton : Satsuma Technology solde sa trésorerie en Bitcoin, tandis que Jack Mallers claque la porte de Twenty One.

On savait le modèle fragile. On le voit désormais craquer en public.

Un modèle qui reposait sur un pari permanent

Rappelons la mécanique, parce qu’elle explique tout. Une Bitcoin Treasury, c’est une entreprise dont la stratégie tient en une phrase : lever de l’argent pour acheter du Bitcoin, encore et encore. Le pionnier du genre, Michael Saylor avec MicroStrategy, a montré la voie dès 2020. L’idée séduit sur le papier : si le cours grimpe, la valeur de l’action grimpe avec, souvent plus vite que le BTC lui-même grâce à l’effet de levier.

Le hic, c’est que ce mécanisme fonctionne dans les deux sens. Quand le marché doute, la prime sur l’actif net fond. Les sociétés qui se négociaient à deux ou trois fois la valeur de leur Bitcoin détenu se retrouvent brutalement ramenées à la réalité comptable, voire en dessous. C’est précisément ce qui est en train de se produire.

La différence entre l’automne 2025 et aujourd’hui n’est pas tant une histoire de cours du Bitcoin qu’une histoire de confiance. Le marché avait accordé un crédit énorme à ces structures. Il le reprend maintenant, avec les intérêts.

Satsuma déserte, Mallers plie bagage

Deux départs valent mieux qu’un long discours. Satsuma Technology a choisi de liquider sa trésorerie Bitcoin. Pas d’ajustement, pas de rééquilibrage prudent : une sortie. Pour une entreprise dont c’était l’argument central, l’aveu est lourd de sens. Quand on décide de vendre son Bitcoin plutôt que de traverser la tempête en le conservant, on admet implicitement que le modèle ne tient plus la route dans les conditions actuelles.

Le départ de Jack Mallers de Twenty One porte une charge symbolique différente, mais tout aussi parlante. Mallers est une figure bien connue de l’écosystème, patron de l’application de paiement Strike et fervent défenseur du Bitcoin. Le voir quitter un projet de trésorerie qu’il incarnait interroge forcément : si les visages emblématiques du secteur s’éloignent, qui reste pour porter la promesse ?

Il faut le dire clairement : ces deux événements ne sont pas des accidents isolés. Ce sont les symptômes d’un même malaise. Le vent porteur qui gonflait les valorisations a tourné, et il emporte au passage ceux qui étaient les moins solides.

60 milliards évaporés : que faut-il en retenir ?

Le chiffre impressionne. Soixante milliards de dollars, c’est l’ordre de grandeur de la capitalisation de grands groupes industriels européens. Mais attention à ne pas confondre destruction de valeur et effondrement du Bitcoin lui-même. Ce qui s’évapore ici, ce sont surtout des primes spéculatives : l’écart entre ce que valaient ces actions et la valeur réelle du Bitcoin qu’elles détenaient.

Autrement dit, le marché ne dit pas forcément que le Bitcoin ne vaut rien. Il dit que payer trois fois le prix pour accéder à du Bitcoin via une action cotée n’a plus de sens quand chacun peut, en quelques clics, en détenir directement ou via des produits régulés. L’arrivée des ETF Bitcoin au comptant a d’ailleurs rebattu les cartes : pourquoi passer par une société endettée quand un fonds coté offre une exposition plus lisible ?

Pour les lecteurs qui suivent ce secteur, quelques enseignements se dégagent sans qu’il soit besoin de dresser une liste artificielle. Le premier : l’effet de levier est un ami en marché haussier et un ennemi implacable en phase de doute. Le deuxième : une stratégie d’entreprise qui repose sur un seul actif volatil est structurellement exposée. Le troisième : les figures charismatiques ne remplacent jamais un modèle économique viable.

Une secousse, pas forcément un naufrage

Faut-il enterrer les Bitcoin Treasuries ? Ce serait aller vite en besogne. Les crises font partie de la vie des marchés jeunes, et celui-ci l’est. Les sociétés les plus solides, celles qui ont un vrai bilan et une discipline financière, pourraient survivre et même racheter les dépouilles des autres. La consolidation, en finance, sépare toujours les projets construits des châteaux de cartes.

Mais soyons lucides. Ce qui se joue en ce moment ressemble à un test de résistance grandeur nature. Les structures qui n’avaient de trésorerie que le nom, celles qui empilaient du Bitcoin en espérant que la magie de la prime dure éternellement, découvrent que le marché n’a pas de mémoire pour les promesses non tenues.

Un rappel s’impose, et il vaut pour tous : les actifs numériques restent extrêmement volatils, et les véhicules qui y ajoutent une couche de levier et d’endettement le sont encore davantage. Cet article ne constitue en rien un conseil d’investissement. Il décrit un secteur en pleine turbulence, où les pertes peuvent être aussi spectaculaires que l’ont été les gains.

La première crise des Bitcoin Treasuries ne signe sans doute pas la fin du modèle. Elle en écrit, en revanche, la première leçon d’humilité. Et à en juger par les 60 milliards partis en fumée, la note est salée.

Jean Claude Convenant