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Pétrole à 97 dollars : et si le détroit d’Ormuz devenait notre meilleur allié écologique ?

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Quatre-vingt-dix-sept dollars. C’est le prix du baril de Brent qui tourne dans la tête des salles de marché ces jours-ci. Pas un chiffre anodin : à ce niveau, chaque plein d’essence pèse, chaque facture industrielle grimpe, et chaque banquier central se demande si l’inflation qu’il pensait dompter ne va pas repointer le bout de son nez. Le pétrole reste, comme le rappellent Les Echos, l’une des toutes premières préoccupations des investisseurs. Et derrière ce cours nerveux, un nom revient sans cesse : Ormuz.

Un détroit large de 40 kilomètres qui fait trembler la planète finance

Le détroit d’Ormuz, c’est ce goulet d’étranglement entre l’Iran et la péninsule arabique par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial. Un couloir maritime étroit, stratégique, régulièrement brandi comme une menace dans les tensions géopolitiques du Golfe. Quand la région s’échauffe, les traders anticipent le pire : une fermeture, même partielle, du passage. Et le marché fait ce qu’il sait faire de mieux face à l’incertitude — il achète de la prime de risque.

Résultat, un Brent qui s’accroche autour des 97 dollars. Ce n’est pas encore la panique des sommets de 2022, quand le baril avait dépassé les 120 dollars après l’invasion de l’Ukraine. Mais c’est bien au-dessus de la zone de confort dans laquelle beaucoup d’économies avaient recommencé à respirer. Pour mémoire, en 2020, en plein confinement, le baril américain était brièvement passé en territoire négatif. Le contraste dit tout de la volatilité du produit : le pétrole ne connaît pas la ligne droite.

Ce qui inquiète les investisseurs, ce n’est pas seulement le niveau actuel. C’est le potentiel de dérapage. Un incident à Ormuz, et le baril peut prendre 10, 15, 20 dollars en quelques séances. Cette asymétrie — un risque de hausse brutale, peu de raisons de baisse rapide — explique la nervosité ambiante.

Le paradoxe d’un pétrole cher

Voici l’ironie que peu osent formuler à voix haute. Un baril cher fait mal, c’est entendu. Mais il agit aussi comme un accélérateur de la transition énergétique. Quand l’essence coûte cher, la voiture électrique devient soudain plus attractive. Quand le gaz s’envole, la pompe à chaleur trouve preneur. Quand le kérosène flambe, les compagnies aériennes revoient leurs modèles. C’est ce qu’on pourrait appeler l’écologie forcée : non pas choisie par conviction, mais imposée par le portefeuille.

Ce mécanisme n’a rien de théorique. Les chocs pétroliers des années 1970 avaient poussé la France vers le nucléaire et l’ensemble des pays développés vers des politiques d’efficacité énergétique inédites. Le prix, quand il pique, réoriente les comportements bien plus vite qu’un discours. Faut-il le dire : le marché est parfois un législateur climatique plus efficace que les conférences internationales.

Mais attention à ne pas y voir une bonne nouvelle. Un pétrole cher subi n’a rien d’une politique climatique ordonnée. Il frappe d’abord les ménages modestes, ceux qui n’ont ni les moyens de changer de voiture ni le choix de leur mode de chauffage. Il pénalise les entreprises énergivores, alourdit les coûts de transport, se répercute sur le prix de tout ce que nous consommons. La transition subie est brutale et injuste. La transition organisée est lente et coûteuse. Entre les deux, les gouvernements naviguent à vue.

Ce que ça change concrètement

Pour les lecteurs de ce côté-ci de la Méditerranée, l’équation n’est pas la même selon où l’on vit. En France et en Belgique, un baril à 97 dollars se traduit vite par une tension à la pompe et une pression sur le budget des ménages, dans un contexte où l’inflation reste un sujet sensible. En Suisse, le franc fort amortit une partie du choc, le pétrole étant facturé en dollars.

Le tableau est encore différent au Maghreb. L’Algérie, exportateur d’hydrocarbures, voit dans un baril élevé une manne pour ses finances publiques et sa balance commerciale. Le Maroc et la Tunisie, importateurs nets, subissent au contraire de plein fouet la hausse, avec un impact direct sur les subventions énergétiques et les équilibres budgétaires. Une même donnée, des conséquences opposées selon la géographie économique.

Que retenir de tout cela ? Que le prix du pétrole n’est jamais qu’un chiffre. C’est un baromètre géopolitique, un signal d’inflation, un moteur de transition et un révélateur d’inégalités, tout à la fois. Les 97 dollars du Brent racontent une tension bien plus large que le simple équilibre entre offre et demande.

Reste une inconnue majeure : la géopolitique ne se modélise pas. Un baril peut rester sagement autour de ses niveaux actuels pendant des mois, ou s’emballer en une nuit sur une simple rumeur venue du Golfe. C’est précisément cette imprévisibilité qui rend le pétrole si redouté sur les marchés. Et qui rappelle une évidence : dans un monde encore accroché à l’or noir, un détroit de 40 kilomètres continue de peser sur nos économies bien plus que nous ne voudrions l’admettre.

Jean Claude Convenant