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Ormuz fermé, Wall Street vacille : pourquoi Bitcoin refuse de paniquer

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Vingt millions de barils par jour. C’est ce qui transite, en temps normal, par un couloir maritime d’à peine quelques dizaines de kilomètres de large, coincé entre l’Iran et le sultanat d’Oman. Depuis le 7 juillet et les attaques contre trois navires commerciaux, ce flux vital s’est réduit à un filet. Le détroit d’Ormuz est quasiment à l’arrêt. Le pétrole s’envole, les places financières perdent pied. Et au milieu de ce chaos, un actif reste étrangement immobile : Bitcoin.

Ormuz, le point de rupture de l’économie mondiale

Il faut prendre la mesure de ce qui se joue. Le détroit d’Ormuz n’est pas un détail logistique. C’est l’un des points de passage les plus stratégiques de la planète, celui par lequel s’écoule environ un cinquième du pétrole mondial. Le fermer revient à comprimer l’artère centrale du système énergétique international.

L’engrenage s’est emballé vite. Après les attaques du 7 juillet, Washington a rétabli ses sanctions sur le pétrole iranien. Téhéran a répliqué en annonçant la fermeture du détroit « jusqu’à nouvel ordre ». Puis, ce 12 juillet, les États-Unis ont mené de nouvelles frappes. Le supposé cessez-le-feu entre les deux capitales n’aura donc tenu que le temps d’une accalmie trompeuse.

Sur le terrain, les conséquences sont concrètes. Selon Al Jazeera, plus aucun grand navire n’a osé traverser depuis mardi la voie coordonnée par les États-Unis, celle qui diffuse la position des bateaux pour sécuriser leur passage. Autrement dit, les armateurs préfèrent stopper leurs cargaisons plutôt que de risquer un incident. Quand les supertankers restent à quai, c’est tout le calcul du prix du baril qui se dérègle.

Le pétrole flambe, les bourses encaissent le choc

La réaction des marchés obéit à une logique vieille comme les crises pétrolières : quand l’offre menace de se tarir, les prix montent. Le baril s’apprécie, et cette hausse se propage en cascade. Les compagnies aériennes, les transporteurs, l’industrie lourde, tous ceux dont la facture énergétique pèse lourd dans les comptes voient leurs marges se contracter.

Wall Street traduit cette nervosité par la baisse. Rien de surprenant : une envolée durable des cours du brut, c’est le spectre de l’inflation qui revient hanter les banques centrales, et donc la crainte que les taux d’intérêt restent élevés plus longtemps que prévu. Pour les épargnants européens, belges ou suisses, le mécanisme n’a rien d’abstrait. Un pétrole cher, c’est un plein plus douloureux, un chauffage plus salé, et à terme une pression sur le pouvoir d’achat qui rappelle de mauvais souvenirs.

Le Maghreb n’est pas épargné non plus par ces ondes de choc. L’Algérie, exportatrice d’hydrocarbures, peut profiter mécaniquement d’un baril élevé, tandis que le Maroc et la Tunisie, importateurs nets, encaissent la douloureuse. Les mêmes tensions géopolitiques ne produisent jamais les mêmes effets selon l’endroit où l’on se trouve sur la chaîne de l’énergie.

Historiquement, chaque fois qu’Ormuz est passé au premier plan de l’actualité — et cela remonte à la guerre Iran-Irak des années 1980 —, les marchés ont réagi par réflexe de panique avant de digérer, plus ou moins vite, la nouvelle donne. Ce qui frappe cette fois, c’est moins la réaction des actions et du pétrole, parfaitement conforme au manuel, que l’absence de réaction d’un actif qu’on présentait justement comme un refuge.

Bitcoin, le grand indifférent

Voilà le paradoxe qui mérite qu’on s’y arrête. Alors que les indices boursiers vacillent et que le pétrole s’affole, Bitcoin affiche une stabilité déconcertante. Pas de plongeon, pas d’envolée spectaculaire. La cryptomonnaie semble regarder ailleurs, imperturbable face à un contexte qui, en théorie, aurait dû la secouer.

Cette immobilité pose une vraie question. Depuis des années, deux récits opposés s’affrontent autour de Bitcoin. Le premier en fait un « or numérique », une valeur refuge censée grimper quand le monde s’embrase. Le second le range parmi les actifs risqués, corrélé aux actions technologiques, qui devrait donc plonger dans la tourmente. Or, dans cet épisode précis, Bitcoin ne joue ni l’un ni l’autre rôle. Il reste sur la touche.

Comment l’interpréter ? Plusieurs lectures coexistent, et il faut le dire, aucune ne fait consensus. On peut y voir la marque d’un actif qui a gagné en maturité, moins sensible aux soubresauts géopolitiques qu’aux dynamiques qui lui sont propres. On peut aussi y lire une forme d’attentisme : les investisseurs crypto observent, sans surréagir, un conflit dont l’issue reste incertaine. Enfin, certains y verront simplement la preuve que le narratif de la « valeur refuge » a toujours été plus commode que solide.

À notre avis, il serait imprudent de trancher trop vite. Un actif calme un jour donné n’est pas un actif immunisé. Les marchés crypto restent parmi les plus volatils qui soient, et cette sérénité apparente pourrait n’être qu’une parenthèse. Si Ormuz devait rester bloqué durablement, avec un pétrole durablement cher et une inflation qui repart, les répercussions macroéconomiques finiraient par atteindre tous les actifs, y compris ceux qui font aujourd’hui les fiers.

Reste que cet épisode aura au moins servi à une chose : rappeler que Bitcoin ne se comporte pas toujours comme les manuels le prédisent. Ni or, ni action, ni tout à fait autre chose. Cette indépendance de trajectoire fascine autant qu’elle inquiète, et elle nous en dit peut-être plus long sur la vraie nature de cet actif que dix analyses en période de calme plat. La suite dépendra, comme souvent, d’un détroit lointain que la plupart des investisseurs seraient bien en peine de situer sur une carte.

Jean Claude Convenant