Les automobilistes marocains l’attendaient avec appréhension. La hausse ne viendra pas. Du moins, pas ce samedi 1er août. Au lieu du relèvement « important » que le secteur donnait pour acquis, les tarifs à la pompe restent figés. Un statu quo qui n’a rien d’anodin.
Selon des sources du secteur citées par Médias24, l’augmentation était bel et bien sur la table. Prête à s’appliquer. Puis, au dernier moment, un report. Pas de nouvelle date. Sine die, comme on dit dans le jargon. Et une justification qui intrigue autant qu’elle éclaire : « la situation dans le Nord ».
Un gel qui ressemble à une décision politique
Depuis la libéralisation des prix des carburants en décembre 2015, le Maroc a en théorie tourné la page des tarifs administrés. L’idée était simple : laisser les prix à la pompe suivre les cours mondiaux du pétrole, à la hausse comme à la baisse, sans que l’État ne mette la main au portefeuille via la caisse de compensation. Une réforme applaudie par les bailleurs internationaux, moins par les ménages qui ont vu leur facture grimper au gré des soubresauts du Brent.
Sauf que dans les faits, la libéralisation n’a jamais été totale. Les distributeurs conservent une marge de manœuvre sur le calendrier et l’ampleur des ajustements. Et quand une hausse est techniquement prête mais qu’on la range dans un tiroir « en raison de la situation dans le Nord », il faut le dire : on n’est plus tout à fait dans une logique de marché. On est dans l’arbitrage. Dans le calcul social.
Car le Nord du Royaume n’est pas une région comme les autres. Tanger, Tétouan, Al Hoceïma, le Rif : ce sont des territoires où la question du pouvoir d’achat et de la cohésion sociale reste sensible. Renchérir le prix de l’essence et du gasoil dans un contexte tendu, c’est prendre le risque d’alimenter un mécontentement qui dépasse largement la seule facture de plein.
Ce que ça change concrètement pour les Marocains
Pour le conducteur lambda, la nouvelle est bonne — à court terme. Le budget carburant, qui pèse lourd dans les dépenses des foyers modestes et de la classe moyenne, ne s’alourdit pas cette semaine. Les transporteurs, les taxis, les livreurs, tous ceux dont l’activité vit du gasoil, respirent aussi. Un gel des prix, c’est de la prévisibilité gagnée dans une économie où l’inflation a rogné les marges depuis 2022.
Mais attention à ne pas confondre report et annulation. Un ajustement différé reste un ajustement en attente. Si les cours mondiaux justifiaient une hausse, celle-ci finira probablement par se matérialiser dès que le contexte le permettra. Le consommateur qui savoure aujourd’hui la stabilité pourrait encaisser demain un rattrapage. C’est le propre des décisions repoussées : elles ne disparaissent pas, elles s’accumulent.
Il y a là un enseignement plus large. La formation des prix des carburants au Maroc reste un exercice d’équilibriste entre trois impératifs qui se contredisent souvent :
- respecter la logique de marché héritée de la réforme de 2015 ;
- préserver le pouvoir d’achat des ménages face à la volatilité du pétrole ;
- maintenir la paix sociale dans les régions sensibles.
Ce samedi, c’est le troisième impératif qui l’a emporté. Difficile de le reprocher. Mais cela rappelle que la libéralisation affichée coexiste avec une régulation implicite, dictée par la conjoncture sociale autant que par les fondamentaux économiques.
Le pétrole en toile de fond
Toute décision sur les carburants se lit aussi à l’aune des marchés internationaux. Le Maroc importe la quasi-totalité de ses besoins énergétiques : chaque variation du Brent, chaque tension géopolitique au Moyen-Orient, chaque décision de l’OPEP+ se répercute, tôt ou tard, sur les stations-service de Casablanca à Oujda. Quand une hausse « importante » est envisagée par les distributeurs, c’est généralement que les cours d’achat ont sensiblement progressé.
D’où la question qui reste en suspens : combien de temps les opérateurs peuvent-ils absorber un écart entre leur prix d’achat et leur prix de vente sans le répercuter ? La réponse dépendra de l’évolution du baril dans les prochaines semaines. Si les cours refluent, le report deviendra un non-événement. S’ils se maintiennent haut, la pression reviendra, et avec elle le dilemme social.
Pour les lecteurs de la région, ce cas marocain a une résonance familière. En Tunisie comme en Algérie, la question des prix de l’énergie touche au cœur du contrat social. Alger continue de subventionner massivement le carburant, faisant de son gasoil l’un des moins chers de la planète — au prix d’une facture budgétaire colossale. Tunis, elle, a dû procéder à des ajustements douloureux sous la pression de ses créanciers. Le Maroc a choisi une voie médiane, plus libérale mais jamais totalement affranchie du politique. Ce report du 1er août en est l’illustration parfaite.
Reste une inconnue de taille : l’absence de calendrier. Un report sans date fixe entretient l’incertitude pour les professionnels du secteur comme pour les consommateurs. On sait que la hausse a été évitée. On ignore quand elle reviendra frapper. Et dans ce flou, chacun retient son souffle en surveillant, une fois de plus, le cours du baril.