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Marché Maghreb

Les entreprises marocaines gagnent plus, mais investissent-elles vraiment ?

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un pays où les entreprises encaissent davantage, mais embauchent à peine plus. Où les profits gonflent, mais où les usines, les machines et les postes de travail progressent au ralenti. C’est, en résumé, le paradoxe que pointe une analyse publiée par Médias24 le 1er août : depuis 2014, une part croissante de la richesse créée par les entreprises marocaines revient au capital, sans que l’investissement privé ni l’emploi suivent la même pente.

La question mérite qu’on s’y arrête. Car derrière ce déséquilibre se joue quelque chose d’essentiel pour l’économie marocaine : la capacité du secteur privé à devenir le vrai moteur de la croissance, celui que l’État appelle de ses vœux depuis des années.

Une richesse qui penche du côté du capital

De quoi parle-t-on exactement ? Quand une entreprise produit de la valeur, celle-ci se partage entre deux grandes destinations : le travail — les salaires versés aux employés — et le capital — les profits qui reviennent aux actionnaires et aux propriétaires. C’est un arbitrage vieux comme l’économie de marché, et il dit beaucoup de la manière dont une société distribue les fruits de son activité.

Au Maroc, la balance a glissé. Selon l’analyse de Médias24, la part revenant au capital progresse depuis 2014. En clair : sur chaque dirham de valeur ajoutée générée, une fraction plus importante finit dans la colonne « profits » plutôt que dans celle des rémunérations ou du réinvestissement productif.

Ce mouvement n’est pas propre au royaume. Dans de nombreuses économies, la part du travail dans la richesse nationale s’érode depuis les années 1980. Mais le cas marocain a ceci de particulier : cette captation croissante par le capital ne débouche pas sur le cercle vertueux qu’on pourrait espérer, à savoir davantage d’investissement, donc davantage de production, donc davantage d’emplois et de revenus. Le maillon manque.

Où filent les profits, si ce n’est dans les machines ?

Voilà le cœur du problème. Une entreprise qui dégage des bénéfices dispose grosso modo de trois options : les distribuer à ses actionnaires, les garder en réserve, ou les réinjecter dans son outil de production — nouvelles lignes, modernisation, formation, embauches. C’est cette dernière voie qui alimente la croissance de demain.

Or, souligne l’analyse, l’investissement privé reste timide au Maroc. Le décalage interpelle. Quand une économie voit ses profits grimper mais ses investissements stagner, cela traduit souvent une prudence des chefs d’entreprise, un manque de confiance dans les débouchés, ou tout simplement une préférence pour la liquidité et la rente plutôt que pour le risque productif.

Il faut le dire : un pays ne se développe pas en accumulant des profits qui dorment. Le Maroc a fait de l’investissement privé l’une des priorités affichées de son nouveau modèle de développement. La Charte de l’investissement, adoptée pour stimuler les projets créateurs d’emplois, part précisément de ce constat : le capital doit se transformer en capacités productives, pas rester bloqué en haut du bilan.

Pourquoi réinvestir change tout

La logique est presque mécanique. Une entreprise qui réinvestit ses profits augmente ses capacités. Elle produit plus, conquiert de nouveaux marchés, recrute, forme, monte en gamme. Ses salariés gagnent davantage, consomment davantage, et cette demande nourrit à son tour d’autres entreprises. C’est le fameux effet d’entraînement, celui qui transforme un gain ponctuel en dynamique durable.

À l’inverse, des profits qui ne se transforment pas en investissement, c’est une croissance qui plafonne. Les gains d’aujourd’hui ne préparent pas ceux de demain. Et l’emploi, faute d’expansion, reste à la traîne — un enjeu brûlant dans un pays où l’insertion des jeunes sur le marché du travail demeure un défi majeur.

Ce diagnostic résonne au-delà des frontières marocaines. Dans plusieurs économies du Maghreb, la question de l’investissement privé revient comme une antienne : comment convaincre les entreprises de miser sur le long terme quand l’environnement paraît incertain ? La réponse ne tient jamais à un seul levier. Fiscalité, accès au financement, stabilité réglementaire, qualité de la main-d’œuvre, prévisibilité des politiques publiques : tout compte.

Un signal à ne pas sous-estimer

Faut-il s’alarmer ? Pas nécessairement. La montée de la part du capital peut aussi refléter une amélioration de la rentabilité des entreprises, ce qui n’a rien de honteux. Le problème n’est pas que les entreprises gagnent de l’argent — c’est leur raison d’être. Le problème surgit quand ces gains ne se remettent pas en circulation dans l’économie réelle.

C’est là que le tableau dressé par Médias24 prend tout son sens. Il ne s’agit pas de fustiger la profitabilité, mais de s’interroger sur sa destination. Un tissu productif qui accumule sans réinvestir finit par s’appauvrir en dynamisme, même s’il paraît prospère sur le papier.

Pour les investisseurs qui observent le Maroc, ce signal appelle à la nuance. La solidité des marges des entreprises est un point positif. Mais la faiblesse de l’investissement privé pose la question de la croissance future. Un actif rentable aujourd’hui n’est pas forcément celui qui grandira le plus demain — surtout si les bénéfices ne financent pas l’expansion.

Le vrai test des prochaines années sera là : les entreprises marocaines choisiront-elles de transformer leurs profits en capacités, en emplois, en montée en gamme ? Ou continueront-elles à privilégier la prudence et la distribution ? De cette bifurcation dépendra, en grande partie, la capacité du secteur privé à tenir enfin le rôle de locomotive qu’on lui promet depuis longtemps.

Cet article propose une mise en perspective de données économiques et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Toute décision financière comporte des risques et doit s’appuyer sur une analyse personnelle.

Jean Claude Convenant