Un pétrolier qui s’intéresse aux voitures. L’image a de quoi surprendre, et pourtant la réunion tenue ce lundi 19 octobre à Alger n’a rien d’anecdotique. D’un côté, Djamal Cherdoud, PDG de Naftal, le distributeur public de carburants et de lubrifiants que tout automobiliste algérien connaît par ses stations-service. De l’autre, Raoui Beji, premier responsable de Stellantis Algérie, le groupe qui assemble des Fiat à Oran depuis 2023. Les deux hommes ont parlé coopération. Et promis, selon le communiqué de Naftal, un « futur partenariat gagnant-gagnant ».
La formule est convenue. Elle revient dans à peu près toutes les annonces officielles de ce type. Mais si l’on gratte un peu, cette rencontre dit quelque chose de l’état de l’industrie automobile algérienne et des ambitions que le pays nourrit pour elle.
Pourquoi un distributeur de carburant s’assoit à la table d’un constructeur
À première vue, Naftal et Stellantis n’ont pas grand-chose à partager. L’un vend de l’essence, du gasoil et des lubrifiants. L’autre visse des tôles et monte des moteurs. Mais c’est justement là que l’affaire devient intéressante.
Naftal possède un atout que peu d’acteurs économiques algériens peuvent revendiquer : un maillage territorial énorme, des décennies d’expérience dans la logistique et la distribution, et une relation directe avec des millions de clients. Beji ne s’y est pas trompé en saluant un « partenaire fiable et professionnel » à la « vaste expérience » commerciale. Traduction concrète : un constructeur qui débarque sur un marché a tout intérêt à s’adosser à un réseau déjà rodé.
Les pistes possibles ? Elles ne sont pas détaillées dans le communiqué, et il faut rester prudent sur ce qui relève encore de la simple intention. On peut imaginer la fourniture de lubrifiants aux chaînes de production, la distribution de produits dérivés, voire des services liés à l’entretien des véhicules. Mais rien n’est signé. À ce stade, les deux parties « explorent ». Le mot a son importance.
Le vrai mot-clé : intégration locale
Si l’on devait retenir une seule phrase de cette annonce, ce serait celle-ci, glissée par Naftal dans son communiqué : l’objectif est de contribuer « à l’augmentation du taux d’intégration locale » et au « renforcement des capacités nationales de production ».
Cette expression — intégration locale — est le nerf de la guerre de la politique industrielle algérienne depuis des années. Le pays a longtemps été un marché d’importation pure, où les voitures arrivaient montées, payées en devises, sans la moindre valeur ajoutée produite sur place. Puis vint l’ère des usines « tournevis », ces sites d’assemblage qui se contentaient de boulonner des pièces importées, pour un bénéfice industriel limité. Alger a fini par serrer la vis, avec un cahier des charges imposant un taux d’intégration locale croissant aux constructeurs souhaitant s’installer.
C’est dans ce cadre que Stellantis a ouvert son usine Fiat à Oran en 2023. Et c’est ce même impératif qui pousse aujourd’hui le groupe à nouer des liens avec des fournisseurs et partenaires algériens. Chaque intrant produit localement — y compris les lubrifiants — compte dans l’équation. Un partenariat avec Naftal n’est pas qu’une poignée de main diplomatique : c’est potentiellement une brique de plus dans l’édifice de l’intégration.
Ce que cela dit du marché algérien
Il faut le rappeler : l’Algérie est l’un des plus gros marchés automobiles d’Afrique du Nord, avec une demande énorme longtemps frustrée par les restrictions à l’importation. La pénurie de véhicules neufs a fait flamber les prix de l’occasion pendant des années. Dans ce contexte, chaque usine qui monte en cadence répond à un besoin social réel, pas seulement à une logique industrielle.
Stellantis, de son côté, joue gros sur ce terrain. Le groupe né de la fusion entre PSA et Fiat Chrysler cherche à ancrer sa présence en Afrique et au Maghreb, où il dispose déjà d’implantations importantes, notamment au Maroc. L’Algérie représente un relais de croissance que peu de constructeurs peuvent se permettre d’ignorer.
Faut-il pour autant s’emballer ? Non. Une réunion et un communiqué ne font pas un contrat. Les annonces de « partenariats gagnant-gagnant » entre entreprises publiques et groupes étrangers ont jalonné l’histoire économique récente de l’Algérie, et toutes n’ont pas abouti à des réalisations concrètes. La prudence s’impose tant que les contours précis de cette coopération — montants, calendrier, périmètre — n’auront pas été rendus publics.
Reste que le signal envoyé compte. Il montre une volonté affichée de densifier le tissu industriel autour de l’automobile, en mobilisant les grands acteurs publics comme Naftal au service d’une filière encore jeune. Pour les automobilistes algériens qui attendent une offre plus large et des prix plus raisonnables, c’est au moins une direction. Le chemin, lui, reste long.