Du soleil à perte de vue, des étendues désertiques inoccupées, et un réseau de gazoducs qui file déjà vers l’Europe. Sur le papier, l’Algérie coche toutes les cases pour devenir le grand fournisseur d’énergie propre dont le continent voisin aura besoin dans dix ou vingt ans. Et Alger ne compte pas rater ce rendez-vous.
Le pays veut faire de l’hydrogène vert un nouveau pilier de sa stratégie énergétique. L’idée est limpide : produire de l’hydrogène renouvelable sur son sol, puis l’exporter vers l’Europe par un gigantesque corridor baptisé SoutH2 Corridor, censé relier l’Afrique du Nord jusqu’au cœur de l’Europe centrale. Un projet dont la Commission européenne parle en des termes qui ne laissent guère de doute sur l’ambition : une infrastructure stratégique pour la transition énergétique et pour la coopération entre les deux rives.
Pourquoi Bruxelles mise gros sur ce corridor
Il faut comprendre d’où vient cet empressement. L’Europe a reçu une leçon brutale en 2022, lorsque l’invasion de l’Ukraine a mis fin à sa dépendance confortable au gaz russe. Du jour au lendemain, les capitales européennes ont dû se demander à qui elles pouvaient vraiment faire confiance pour se chauffer et faire tourner leurs usines. Ce traumatisme n’a pas disparu. Il structure aujourd’hui la manière dont l’Union pense son approvisionnement.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire la valse diplomatique autour d’Alger. Des responsables ministériels italiens, allemands, autrichiens et tunisiens s’y sont succédé, signe d’un intérêt qui ne faiblit pas. L’Italie occupe une position à part : elle est déjà reliée à l’Algérie par des gazoducs existants, ce qui lui donne une longueur d’avance évidente pour accueillir, demain, des flux d’hydrogène. L’Allemagne et l’Autriche, elles, regardent plus loin et préparent leurs futurs approvisionnements.
Le ministre autrichien de l’énergie a résumé l’enjeu d’une formule qui mérite qu’on s’y arrête. Le SoutH2 Corridor, a-t-il expliqué, est bien plus qu’un réseau de pipelines : c’est un projet qui rapproche cinq pays dans un monde en pleine mutation géopolitique et géoéconomique, où la fiabilité des partenaires devient déterminante.
Ce mot, « fiabilité », n’est pas anodin. Il revient comme un refrain dans la bouche des Européens. Après l’épisode russe, Bruxelles ne cherche plus seulement le fournisseur le moins cher. Elle cherche celui sur qui elle pourra compter sans craindre le chantage énergétique. L’Algérie, partenaire historique et géographiquement proche, se positionne précisément sur ce créneau de la confiance.
Derrière l’énergie, une bataille industrielle
Réduire ce projet à une question de sécurité énergétique serait pourtant passer à côté de l’essentiel. L’enjeu réel est industriel. Pour l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne, ce corridor doit alimenter des bassins industriels gourmands en énergie et en hydrogène, et surtout les secteurs les plus difficiles à décarboner.
De quoi parle-t-on concrètement ? De l’acier, de la chimie, du ciment, du verre. Ces industries lourdes ne peuvent pas simplement brancher leurs hauts-fourneaux sur un parc d’éoliennes. Elles ont besoin de molécules — d’hydrogène, en l’occurrence — pour remplacer le charbon et le gaz dans leurs procédés. Sans cette brique, les objectifs climatiques européens restent des vœux pieux. Et c’est là que l’Algérie entre en scène, avec sa capacité potentielle à produire massivement de l’hydrogène à partir d’électricité solaire.
Le gouvernement allemand a d’ailleurs insisté sur l’importance du projet pour les pôles industriels du sud du pays, cette Allemagne du Bade-Wurtemberg et de la Bavière où se concentrent l’automobile et la mécanique de précision. Berlin ne fait pas de la philanthropie climatique : elle protège son tissu industriel et les emplois qui vont avec.
Au-delà des tuyaux, c’est donc toute une chaîne de valeur qui se dessine. Investissements, nouvelles infrastructures, filière industrielle reliant la production algérienne aux usines européennes. Pour un pays comme l’Algérie, dont l’économie reste lourdement dépendante des hydrocarbures classiques, l’occasion est de taille : convertir sa rente fossile en rente verte, et prolonger ainsi son statut de fournisseur énergétique majeur dans un monde qui se décarbone.
Un pari qui reste à gagner
Reste que l’enthousiasme diplomatique ne doit pas masquer les obstacles. À notre avis, c’est même là que se joue la crédibilité de l’ensemble. L’hydrogène vert coûte aujourd’hui bien plus cher que le gaz naturel, et sa production exige des quantités colossales d’électricité renouvelable et d’eau — une ressource rare dans un pays en partie désertique. Le transport sur de longues distances, lui, pose encore des défis techniques loin d’être tous résolus.
Les grands corridors énergétiques, l’histoire l’a montré, mettent des années à sortir de terre, et nombre d’annonces spectaculaires n’ont jamais dépassé le stade de la déclaration d’intention. Entre la signature des mémorandums et le premier mètre cube d’hydrogène livré à Munich ou à Milan, le chemin sera long et semé d’arbitrages financiers délicats.
Il n’empêche. L’alignement des intérêts est frappant. L’Europe cherche un fournisseur fiable et proche ; l’Algérie veut sécuriser son avenir énergétique au-delà du pétrole et du gaz ; l’Italie dispose déjà des infrastructures de raccordement. Rarement les planètes ont semblé aussi bien alignées. Pour les pays du Maghreb qui observent cette dynamique, le message est clair : l’ensoleillement, longtemps perçu comme une simple donnée climatique, devient un actif stratégique. L’Algérie l’a compris la première. À elle, maintenant, de transformer l’essai.