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Marché Maghreb

GPL : Sonatrach relève ses prix de 140 dollars la tonne, et ce n’est pas un hasard

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Cent quarante dollars la tonne. C’est la hausse que Sonatrach vient d’appliquer au butane qu’elle vend hors de ses frontières. Du jour au lendemain, ou presque, la tonne passe à 750 dollars. Le propane, lui, grimpe de 110 dollars pour atteindre 670 dollars. Des chiffres rapportés par le site spécialisé Energies-media, et qui n’ont rien d’anecdotique.

Pourquoi ? Parce que les tarifs du groupe algérien ne concernent pas que l’Algérie. Ils servent de référence pour tout le bassin méditerranéen, la mer Noire et jusqu’à la Turquie. Quand Sonatrach bouge son curseur, c’est une partie du marché régional du gaz de pétrole liquéfié qui s’aligne derrière.

Un signal qui arrive au pire moment pour les acheteurs

Le calendrier n’est jamais innocent dans ce genre d’affaire. La hausse tombe à quelques semaines de l’hiver, cette période où la demande en butane et en propane explose. Chauffage, cuisine, usages industriels : le GPL redevient vital dès que les températures chutent. Les producteurs le savent, et ils ajustent leurs prix en conséquence.

Il y a aussi la toile de fond pétrolière. Le baril se maintient au-dessus des 100 dollars, et le GPL, dérivé des hydrocarbures, suit mécaniquement cette dynamique. Quand le pétrole flambe, le gaz de pétrole liquéfié rarement reste à la traîne. Les deux marchés respirent au même rythme.

Et Sonatrach n’est pas seule à relever ses tarifs. L’autre grand faiseur de prix mondial, le saoudien Saudi Aramco, a procédé exactement au même mouvement. Hausse de 9 à 11 % selon les produits. Chez le géant de Riyad, le propane passe à 680 dollars la tonne (+55 dollars) et le butane à 730 dollars (+70 dollars). Aramco, c’est la référence pour les contrats du Moyen-Orient vers l’Asie-Pacifique. Autrement dit : les deux poumons de la tarification mondiale du GPL soufflent dans la même direction au même moment. Quand Oran et Dhahran s’accordent sans se concerter, c’est que le marché tout entier envoie le même message.

Ormuz, l’angle mort qui rebat les cartes

Voilà où l’histoire devient intéressante pour l’Algérie. Le détroit d’Ormuz, ce goulet d’étranglement par lequel transitent environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole et de ses dérivés, connaît des épisodes de blocage. Et quand Ormuz se grippe, toute une partie de la logistique énergétique mondiale cherche des alternatives.

C’est précisément ce qui pousse l’Inde à frapper à la porte d’Alger. New Delhi, dans sa stratégie de diversification de ses fournisseurs de GPL, se tourne vers l’Algérie pour sécuriser ses approvisionnements et réduire sa dépendance à la zone du Golfe. Pour Sonatrach, c’est une fenêtre d’opportunité rare : des prix qui montent et une demande qui s’élargit vers de nouveaux clients. Les deux conditions idéales pour renforcer sa position.

Il faut le dire clairement : l’Algérie dispose là d’une carte géographique précieuse. Ses terminaux donnent directement sur la Méditerranée, loin des tensions du détroit d’Ormuz. Dans un monde où la sécurité des routes maritimes devient une obsession pour les grands importateurs, cette position compte. Elle vaut parfois plus que quelques dollars sur le baril.

Ce que cette hausse raconte vraiment

Au-delà des chiffres, ce mouvement de prix révèle une mécanique de fond. Le GPL, longtemps considéré comme un sous-produit un peu négligé de l’exploitation pétrolière et gazière, retrouve une valeur stratégique. Transportable par navire sans gazoduc, il offre une flexibilité que le gaz naturel liquéfié ou le pétrole brut ne garantissent pas toujours. Pour les pays qui cherchent à diversifier leurs sources d’énergie sans infrastructures lourdes, c’est un atout.

Pour l’économie algérienne, l’enjeu est direct. Les hydrocarbures restent le socle des recettes d’exportation du pays. Chaque dollar gagné sur la tonne de butane ou de propane, multiplié par les volumes exportés, finit par peser sur les équilibres budgétaires. Dans un contexte où le pays cherche à maximiser la rente énergétique tout en préparant sa transition, ces hausses tombent à point nommé.

Reste une inconnue. Les prix du GPL, comme ceux de tous les hydrocarbures, sont volatils par nature. Une hausse à l’automne peut se retourner au printemps, dès que la demande saisonnière reflue. Le niveau actuel du pétrole au-dessus de 100 dollars n’est pas gravé dans le marbre, et une détente des tensions autour d’Ormuz pourrait rapidement changer la donne. Les producteurs le savent : ils engrangent quand la fenêtre est ouverte, car elle ne le reste jamais bien longtemps.

Pour l’heure, l’alignement est net. Sonatrach et Aramco relèvent la barre, l’hiver approche, Ormuz inquiète, et l’Inde cherche de nouveaux fournisseurs. Tous les ingrédients d’un marché tendu sont réunis. La question n’est plus de savoir si les prix montent, mais combien de temps ils tiendront avant que le balancier ne reparte dans l’autre sens.

Jean Claude Convenant