Une vidéo qui montre un homme en train de bouter le feu à des broussailles. Un autre pris en flagrant délit, allumette à la main. Ce ne sont pas des scènes de fiction, mais les éléments à charge que le parquet algérien a rendus publics ce dimanche 26 juillet. Sept nouveaux suspects viennent d’être écroués pour avoir, selon la justice, allumé volontairement les incendies qui ravagent plusieurs wilayas depuis la fin de la semaine dernière.
Ils s’ajoutent aux quatre pyromanes présumés déjà placés sous mandat de dépôt depuis le mercredi 22 juillet. Onze personnes au total, donc, désormais entre les mains d’une instance judiciaire dont le nom en dit long sur la gravité que les autorités accordent à l’affaire : le pôle pénal national de lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée, rattaché au tribunal de Sidi M’hamed.
Des noms, des lieux, des dégâts chiffrés
Fait rare, le parquet n’a pas seulement communiqué sur les arrestations. Il a livré les identités et le détail de chaque affaire. Cinq dossiers liés à des « groupes criminels impliqués dans l’incendie de biens forestiers » ont été traités, dans le cadre affiché de « la lutte contre les crimes terroristes, les actes de sabotage et la criminalité transnationale organisée ».
Le premier concerne Zrig Mohamed Amine, soupçonné d’avoir mis le feu à une zone couverte de végétation sèche près de la bibliothèque communale du quartier Maghmouli, à Guelma. Le parquet affirme détenir une vidéo le montrant en pleine action.
La deuxième affaire vise Harchi Adel et Boudraa Nouri Mehdi. Le duo aurait allumé un feu dans la zone dite Kef Lekhal, à Constantine. Le bilan matériel est précis et parlant : 1 000 bottes de fourrage détruites, 40 oliviers, 20 arbres fruitiers et deux étables partis en fumée. Là encore, la justice évoque des témoins les ayant aperçus sur les lieux.
Troisième dossier : Zerrar Ahmed, suspecté d’avoir incendié une exploitation agricole privée à Oued Azaieb, dans la commune de Sidi Semiane (wilaya de Tipaza). Résultat, 500 m² d’oliviers, de pins d’Alep et de broussailles réduits en cendres. Vient enfin Hamlil Saïd, interpellé en flagrant délit alors qu’il mettait le feu à des broussailles.
Le vrai prix des flammes
On parle beaucoup des surfaces brûlées, des hectares perdus, des colonnes de fumée. On parle moins de ce que ces incendies coûtent, concrètement, à ceux qui vivent de la terre. Or les chiffres égrenés par le parquet dessinent une réalité très prosaïque : ce sont des exploitations agricoles, des oliviers, du fourrage stocké pour l’hiver, du bétail abrité dans des étables qui disparaissent en quelques minutes.
Pour un agriculteur, 40 oliviers détruits, ce ne sont pas seulement 40 arbres. C’est parfois plusieurs décennies de croissance, un capital patrimonial transmis de génération en génération. Un olivier met des années avant de produire pleinement. Le remplacer, c’est repartir de zéro et attendre. Quant aux 1 000 bottes de fourrage volatilisées à Constantine, elles représentent la trésorerie fourragère d’un éleveur, sa capacité à nourrir son cheptel pendant la saison sèche.
Cette dimension économique mérite d’être rappelée, parce qu’elle est souvent noyée dans le récit dramatique des feux. L’Algérie n’en est pas à ses premiers étés meurtriers. En août 2021, les incendies de Kabylie avaient fait plus de 90 morts et détruit des milliers d’hectares. Chaque année, la facture agricole se compte en pertes de récoltes, en cheptels décimés, en revenus ruraux amputés. Dans un pays où l’agriculture pèse une part non négligeable de l’emploi, notamment dans les régions montagneuses, ces destructions frappent des économies locales déjà fragiles.
La piste criminelle, une hypothèse assumée
Ce qui frappe dans cette vague d’arrestations, c’est la vitesse et la fermeté de la réponse judiciaire. En quelques jours, onze personnes écrouées, des enquêtes bouclées, des noms rendus publics. Le choix de confier ces affaires au pôle antiterroriste n’est pas anodin : il place la pyromanie dans la catégorie du sabotage, avec les conséquences pénales lourdes que cela suppose.
Il faut toutefois garder à l’esprit une distinction essentielle. Ces personnes sont, à ce stade, des suspects. Le communiqué parle de « pyromanes présumés », et la présomption d’innocence reste la règle tant qu’un tribunal ne s’est pas prononcé. Les éléments avancés — vidéos, flagrants délits, témoignages — devront être établis lors d’un procès.
Reste que la question de l’origine humaine des incendies n’est pas propre à l’Algérie. En France, en Espagne, au Portugal, les autorités estiment qu’une part importante des départs de feu est d’origine humaine, qu’il s’agisse de négligence ou d’actes volontaires. Le pourtour méditerranéen partage le même cocktail explosif : sécheresse prolongée, vents chauds, végétation inflammable et pression humaine croissante sur les zones forestières.
Ce qui se joue en Algérie cet été, c’est donc une double bataille. Celle, immédiate, des pompiers et des populations face aux flammes. Et celle, plus longue, d’un pays qui tente de dissuader par la sévérité pénale des gestes dont les conséquences se mesurent en vies, en hectares et, pour beaucoup de familles rurales, en années de travail perdues.