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Le fonds souverain norvégien, riche de 2.000 milliards d’euros, se prépare au pire sur la dette

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Quand le gardien de la plus grosse tirelire de la planète commence à s’inquiéter, ça mérite qu’on s’arrête. Le fonds souverain norvégien, celui que le pays a bâti sur ses réserves de pétrole et de gaz de la mer du Nord, pèse aujourd’hui plus de 2.000 milliards d’euros. Rapporté à la population du royaume — un peu plus de 5,5 millions d’habitants — cela représente 354.000 euros par tête. Autrement dit : chaque bébé norvégien qui naît hérite virtuellement d’un capital que la plupart des Européens ne verront jamais passer entre leurs mains.

Et ce colosse regarde l’horizon avec méfiance. Le sujet qui préoccupe ses gestionnaires n’est ni les actions technologiques américaines, ni l’immobilier commercial. C’est la dette des États. Celle-là même que l’on présente d’ordinaire comme l’actif refuge par excellence.

Une caisse d’épargne à l’échelle d’un pays

Il faut comprendre d’où vient cette fortune pour saisir pourquoi son gardien parle avec autant de prudence. Créé au début des années 1990, le fonds — officiellement le Government Pension Fund Global — a été conçu comme un pari sur l’avenir. L’idée des Norvégiens était simple et, avec le recul, brillante : ne pas dilapider la manne pétrolière dans les dépenses courantes, mais la placer sur les marchés du monde entier pour financer les retraites des générations futures.

Résultat, le fonds détient aujourd’hui des participations dans des milliers d’entreprises cotées sur toute la planète. On estime qu’il possède, en moyenne, autour de 1,5 % de chaque société cotée dans le monde. Un actionnaire discret mais omniprésent. Une partie non négligeable de son portefeuille est aussi investie en obligations, c’est-à-dire en dettes — celles des entreprises, mais surtout celles des États.

C’est précisément ce compartiment obligataire qui nourrit l’inquiétude. Car un fonds de cette taille ne peut pas se contenter de réagir : il doit anticiper. Quand vous gérez 2.000 milliards d’euros, vous ne sortez pas d’un marché en claquant des doigts. La moindre décision se prend des mois, parfois des années à l’avance.

Pourquoi la dette publique fait peur, aujourd’hui

Pendant des décennies, prêter à un État développé était considéré comme l’opération la plus sûre qui soit. Un bon du Trésor américain, une obligation allemande, un titre français : autant de placements que l’on rangeait dans la catégorie « sans risque ». Cette croyance est en train de se fissurer.

Les niveaux d’endettement atteints par les grandes économies après la crise financière de 2008, puis après la pandémie de Covid-19, ont changé la donne. Les États ont emprunté massivement. Et le retour de l’inflation, à partir de 2022, a forcé les banques centrales à relever brutalement leurs taux d’intérêt. Conséquence directe : le service de la dette — les intérêts que les gouvernements doivent payer chaque année — a explosé. Ce qui coûtait quasiment rien à l’époque des taux zéro pèse désormais lourd dans les budgets.

Le problème n’est pas théorique pour les lecteurs francophones. La France affiche une dette publique qui dépasse les 3.300 milliards d’euros et une trajectoire budgétaire qui inquiète régulièrement les agences de notation. La Belgique n’est pas en reste. Et au sud de la Méditerranée, plusieurs États du Maghreb voient leur coût d’emprunt grimper sur les marchés internationaux, contraints parfois de se tourner vers le Fonds monétaire international. Quand un géant comme le fonds norvégien exprime des doutes sur la solidité des dettes souveraines, ce sont, en creux, tous ces emprunteurs qui sont concernés.

Ce que « se préparer à une tempête » veut dire concrètement

Se préparer ne signifie pas fuir. Un investisseur de cette envergure ne peut pas se permettre de tout liquider — il représente à lui seul une part telle des marchés que ses mouvements déplacent les prix. Se préparer, pour lui, c’est plutôt diversifier, réévaluer les risques, réfléchir à la répartition entre pays et entre types d’actifs.

Il y a là une leçon qui dépasse largement le cas norvégien. Pendant des années, l’épargnant lambda a lui aussi rangé les obligations d’État dans la case « tranquille ». La réalité est plus nuancée. Une obligation dont le taux est fixe perd de la valeur quand les taux du marché montent. Ceux qui détenaient des emprunts d’État à long terme en 2020 l’ont appris à leurs dépens : certains de ces titres ont vu leur cours chuter de manière spectaculaire quand les taux se sont normalisés.

À notre avis, c’est là le vrai message que le géant scandinave envoie, sans doute involontairement, au reste des investisseurs : le confort de la dette souveraine n’est plus automatique. Il faut désormais se poser des questions que l’on ne se posait plus depuis les années 1990 : cet État sera-t-il capable de rembourser sans faire déraper son budget ? Que se passe-t-il si les taux restent élevés plus longtemps que prévu ?

Aucune de ces interrogations n’a de réponse tranchée. Le fonds norvégien lui-même ne prétend pas savoir quand ni comment la tempête frappera — ni même si elle frappera vraiment. Il se contente de ne pas être pris au dépourvu. C’est peut-être la définition la plus juste de la prudence financière : ne pas prédire l’orage, mais garder un parapluie à portée de main.

Cet article a une vocation strictement informative. Il ne constitue pas un conseil en investissement. Tout placement, y compris en obligations d’État, comporte un risque de perte en capital.

Jean Claude Convenant