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Le Maroc rebat les cartes de ses statistiques : ce que change vraiment la réforme du HCP

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un chiffre officiel, c’est une décision politique déguisée en donnée neutre. Le taux de chômage qu’on annonce chaque trimestre, l’inflation qu’on brandit pour justifier une hausse des salaires ou son refus, la croissance dont on se félicite : tout cela repose sur une machine discrète, le système statistique public. Au Maroc, cette machine vient d’être démontée puis remontée. Le gouvernement a adopté deux projets de loi qui redessinent en profondeur la gouvernance de la statistique nationale et le rôle du haut-commissariat au Plan.

Un organisme qui change de nature

Le cœur de la réforme tient en une phrase : le haut-commissariat au Plan (HCP) se mue en une instance de gouvernance indépendante. Ce n’est pas un simple changement de papier à en-tête. Jusqu’ici, l’institution que dirige de longue date Ahmed Lahlimi Alami produisait les grands indicateurs du pays — recensements, enquêtes sur l’emploi, comptes nationaux — tout en restant rattachée à l’exécutif. La nouvelle architecture veut mettre davantage de distance entre celui qui compte et celui qui gouverne.

Pourquoi est-ce important ? Parce que l’indépendance statistique est devenue, partout dans le monde, un marqueur de crédibilité. Quand un institut national dépend trop étroitement du pouvoir, le soupçon s’installe : les mauvais chiffres sont-ils lissés, les bons gonflés ? On a vu ce que ça donne ailleurs. Le cas grec, au début des années 2010, reste le contre-exemple absolu : Eurostat avait fini par constater que les comptes publics d’Athènes avaient été maquillés pendant des années, précipitant une crise dont le pays a mis une décennie à se relever. À l’inverse, des instituts réputés étanches comme l’Insee en France ou l’ONS britannique tirent une bonne part de leur autorité de cette autonomie affichée.

En transformant le HCP en instance indépendante, le Maroc cherche donc à protéger la valeur la plus précieuse d’un appareil statistique : la confiance. Une donnée à laquelle on ne croit pas ne sert à rien, ni aux investisseurs, ni aux bailleurs internationaux, ni aux citoyens.

Des missions élargies bien au-delà du comptage

Le deuxième volet est peut-être le plus ambitieux. Selon les projets de loi adoptés, les missions de l’institution ne se limitent plus à produire des chiffres : elles s’étendent à la coordination stratégique des politiques publiques. Autrement dit, l’organisme n’est plus seulement l’arbitre qui mesure le score, il participe à définir la manière dont on joue.

C’est un pari intéressant, et il faut le dire, un peu risqué. D’un côté, faire dialoguer la statistique et la planification stratégique a du sens : à quoi bon accumuler des données si personne ne les traduit en arbitrages concrets sur la santé, l’éducation ou l’aménagement du territoire ? Un organisme qui possède la vision d’ensemble des indicateurs est bien placé pour éclairer les grandes décisions.

De l’autre, il y a une tension à surveiller. On demande à la même institution d’être à la fois indépendante dans sa production de chiffres et impliquée dans la coordination des politiques. Or, plus on se rapproche de la fabrique de la décision, plus la question de la neutralité redevient sensible. L’équilibre entre ces deux casquettes sera l’un des vrais tests de la réforme dans les années à venir.

Un nouveau cadre pour l’ensemble du système

Au-delà du HCP lui-même, les textes posent un cadre rénové pour tout le système statistique national. Au Maroc comme partout, les chiffres officiels ne sortent pas d’un seul robinet : ministères, agences, offices sectoriels produisent chacun leurs propres données. Sans règles communes, on obtient des séries qui ne se parlent pas, des méthodologies divergentes, parfois des chiffres contradictoires sur un même sujet. Harmoniser tout cela, définir qui produit quoi et selon quelles normes, c’est le travail de fourmi qui décide de la qualité finale de l’information publique.

Cette modernisation arrive à un moment où la demande de données fiables explose. Le Maroc s’est engagé dans des chantiers structurants — de la généralisation de la protection sociale aux grands programmes d’infrastructures en passant par la préparation d’événements internationaux d’ampleur. Chacun de ces projets exige de mesurer, de suivre, d’évaluer. Sans statistiques robustes, on avance à l’aveugle et on dépense mal.

Ce que ça change concrètement

Pour le lecteur qui n’a jamais mis les pieds dans un institut de statistique, l’enjeu peut sembler technocratique. Il ne l’est pas. Des chiffres crédibles et indépendants, c’est ce qui permet à un chômeur de savoir si sa situation reflète une tendance de fond ou un accident personnel, à un entrepreneur d’anticiper la demande, à un épargnant de juger si l’inflation grignote vraiment son pouvoir d’achat. C’est aussi ce que scrutent les agences de notation et les investisseurs étrangers avant d’engager des capitaux.

Reste que l’adoption de deux projets de loi n’est qu’une première étape. Une réforme de gouvernance vaut par sa mise en œuvre : les moyens humains et budgétaires accordés à la nouvelle instance, la réalité de son indépendance face aux pressions, la capacité à faire respecter le cadre commun par des administrations parfois jalouses de leurs prérogatives. On a déjà vu, ailleurs, de belles architectures institutionnelles rester lettre morte faute de volonté ou de ressources.

Le Maroc a posé une intention claire. La statistique publique, longtemps traitée comme un service technique en arrière-plan, est hissée au rang d’instrument de gouvernance à part entière. Si l’exécution suit, ce chantier discret pourrait peser bien plus lourd, dans la durée, que bien des annonces plus spectaculaires. C’est maintenant que tout se joue.

Jean Claude Convenant