Pendant des années, un seul nom a suffi à expliquer une partie de la demande mondiale de Bitcoin : Strategy. L’entreprise de Michael Saylor, ex-MicroStrategy, achetait sans relâche, à coups de milliards, transformant une société de logiciels décatie en machine à empiler du BTC. Ce moteur commence à tousser. Et cette fois, ce n’est pas un détracteur anonyme qui le dit, mais Matt Hougan, le directeur des investissements de Bitwise, l’un des plus gros gestionnaires d’actifs crypto au monde.
Son verdict, publié jeudi, tient en une phrase : « Ces jours sont probablement révolus. » Autrement dit, l’époque où Strategy incarnait le principal acheteur de bitcoins de la planète, parfois la seule source visible de demande nette, serait derrière nous. Venant d’un acteur qui n’a aucun intérêt à noircir le tableau du Bitcoin, la remarque mérite qu’on s’y arrête.
L’incident qui a fait trembler le modèle Saylor
Tout est parti d’un titre au nom improbable : le STRC, surnommé « Stretch ». Il s’agit d’une action de préférence perpétuelle — un instrument hybride, à mi-chemin entre l’action et l’obligation — émise par Strategy pour financer ses achats de Bitcoin. Le principe est simple sur le papier : l’investisseur avance de l’argent, l’entreprise promet en échange un dividende régulier, et utilise les fonds levés pour acheter davantage de BTC.
Sauf que fin juin, ce STRC a décroché. Brutalement. Conçu pour graviter autour de sa valeur nominale de 100 dollars, le titre est tombé sous les 75 dollars. Une chute de plus de 25 % pour un instrument censé être stable, c’est tout sauf anodin. Le message envoyé au marché est clair : une partie des investisseurs doute désormais de la soutenabilité du montage financier de Strategy. Et quand le doute s’installe sur la mécanique de financement, c’est toute la capacité de l’entreprise à continuer d’acheter du Bitcoin qui est remise en cause.
Le contrecoup ne s’est pas fait attendre. La secousse autour du STRC a pesé sur le cours du Bitcoin lui-même. Logique : si le plus gros acheteur institutionnel montre des signes de faiblesse, une source de demande structurelle risque de se tarir. Le marché, qui avait intégré la présence rassurante de Strategy comme un acheteur de dernier ressort, a soudain dû envisager un monde sans elle.
Pas de crise de liquidité, tempère Bitwise
Attention toutefois à ne pas confondre « fin d’un règne » et « effondrement imminent ». Hougan a pris soin de le préciser, et c’est un point essentiel : il n’y a pas, selon lui, de risque de liquidité chez Strategy. Les chiffres qu’il avance sont éloquents. L’entreprise disposerait de 52 milliards de dollars d’actifs liquides face à seulement 7 milliards de dette. Un rapport de plus de sept pour un.
Traduction concrète : Strategy n’est pas au bord de la faillite, ni contrainte de brader ses bitcoins pour honorer ses créanciers. Le scénario cauchemar que certains fantasment depuis des mois — celui d’une vente forcée massive qui écraserait le marché — n’est pas à l’ordre du jour d’après Bitwise. La solvabilité n’est pas en cause. Ce qui change, c’est le rythme et l’ampleur des achats à venir.
Il faut le dire clairement : cesser d’être le premier acheteur mondial ne signifie pas disparaître. Strategy conserve un trésor de guerre colossal en Bitcoin, accumulé pendant des années à des prix souvent bien inférieurs aux niveaux actuels. L’entreprise reste, et de loin, l’un des plus gros détenteurs privés de la cryptomonnaie. Ce qui s’achève, c’est son statut de locomotive de la demande, pas son existence.
Ce que ça change pour le marché et pour vous
La vraie question dépasse le sort d’une entreprise. Si Strategy n’est plus le moteur de la demande, qui prend le relais ? La réponse s’est en partie construite ces deux dernières années, sous nos yeux. Depuis l’arrivée des ETF Bitcoin au comptant aux États-Unis début 2024, la structure de la demande a changé de nature. Là où Strategy centralisait à elle seule une part écrasante des achats institutionnels, ce sont désormais des dizaines de fonds, des gestionnaires d’actifs traditionnels et une clientèle bien plus large qui absorbent l’offre.
C’est peut-être la lecture la plus intéressante du diagnostic de Bitwise. La fin du règne de Strategy ne serait pas un signe de faiblesse du Bitcoin, mais au contraire de sa maturation. Un actif dont la demande dépendait d’un seul gros acheteur était par définition fragile : que Saylor tousse, et tout l’édifice vacillait. Une demande répartie entre de multiples acteurs est plus résiliente, même si elle est moins spectaculaire.
Pour l’investisseur francophone — qu’il suive le Bitcoin depuis Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca — la leçon est ailleurs. L’épisode STRC rappelle que les montages financiers adossés à la crypto restent sensibles à la confiance. Un instrument censé être stable qui perd un quart de sa valeur en quelques jours, c’est le genre de rappel brutal que même les structures qui semblent solides peuvent se fissurer sous la pression du marché.
Le Bitcoin reste un actif volatil, et les véhicules qui promettent des rendements réguliers en s’y adossant ne sont jamais sans risque, quelle que soit la taille de leur émetteur. L’histoire de Strategy le prouve : même le plus gros joueur de la table peut voir ses cartes se retourner. Reste à savoir si le marché saura vivre sans son parrain historique. Bitwise, lui, semble penser que oui.