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Trump n’a pas désarmé : pourquoi la Fed de Kevin Warsh reste sous le feu de la Maison Blanche

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

On aurait pu croire que le remplacement à la tête de la Réserve fédérale allait apaiser les tensions. Il n’en est rien. Donald Trump a trouvé un nouveau destinataire pour ses reproches, et ce n’est pas forcément celui qu’il a lui-même installé au sommet de la banque centrale. Dans un entretien accordé à CNBC, le président américain a qualifié le conseil des gouverneurs de la Fed de « peut-être un peu hostile » envers son nouveau patron, Kevin Warsh, et l’a accusé de « suivre une mauvaise direction » en maintenant des taux qu’il juge trop élevés.

Le paradoxe saute aux yeux. La Maison Blanche a poussé pour un changement de gouvernance, elle l’a obtenu, et pourtant la musique reste la même : baissez les taux, plus vite, plus fort. Ce n’est pas une querelle technique sur quelques points de base. C’est un bras de fer sur une question autrement plus lourde — celle de savoir qui, in fine, décide de la politique monétaire de la première économie du monde.

Une pression qui ne s’éteint pas avec le changement d’homme

Trump critique ouvertement la Fed depuis des mois. Rien de nouveau dans le principe : dès son premier mandat, il vilipendait déjà Jerome Powell, qu’il avait pourtant nommé, l’accusant de brider la croissance. La nouveauté, c’est que l’arrivée de Kevin Warsh à la présidence n’a rien changé au ton présidentiel. Warsh, ancien gouverneur de la Fed entre 2006 et 2011, connaît la maison de l’intérieur. On aurait pu le penser plus docile aux vœux de celui qui l’a promu. Il ne l’est pas.

Interrogé sur ses éventuels engagements envers l’exécutif, Warsh a été clair : il n’a rien promis à la Maison Blanche concernant la politique monétaire. Le nouveau président de l’institution insiste sur son indépendance et sur le respect de son mandat — celui, fixé par le Congrès, de garantir la stabilité des prix et le plein emploi, pas de servir un calendrier politique.

Cette insistance n’est pas anodine. Quand le patron d’une banque centrale doit rappeler publiquement qu’il ne prend pas d’ordres, c’est généralement parce que le doute plane. Et il plane.

La bataille Lisa Cook, révélateur d’un rapport de force

Le dossier le plus explosif ne concerne pas les taux directement, mais la composition même du conseil. La gouverneure Lisa Cook a fait l’objet d’une tentative de révocation, écartée par la justice. La Cour suprême a estimé que la procédure engagée pour la démettre ne respectait pas les dispositions prévues par la loi.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Aux États-Unis, les gouverneurs de la Fed sont nommés pour des mandats longs, précisément pour les mettre à l’abri des humeurs présidentielles. Un chef d’État ne peut pas les congédier parce qu’il désapprouve leurs votes. La plus haute juridiction du pays vient de le rappeler. C’est un garde-fou qui tient — pour l’instant.

Mais le simple fait qu’une telle tentative ait été engagée en dit long sur la volonté de l’exécutif de peser sur les rouages internes de la banque centrale. On ne se contente plus de critiquer les décisions : on cherche à influer sur qui les prend.

Pourquoi ce feuilleton dépasse largement Washington

Un lecteur à Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca pourrait se demander en quoi une querelle américaine le concerne. La réponse tient en une phrase : quand la Fed éternue, la planète financière attrape le rhume.

Les taux directeurs américains fixent le loyer du dollar, la monnaie dans laquelle se libellent une part énorme des échanges internationaux, des dettes souveraines et des réserves de change. Une Fed qui baisserait ses taux sous pression politique, plutôt que sur la seule foi de ses indicateurs, enverrait un signal détestable : celui d’une banque centrale qui plie. Les marchés obligataires en tiendraient compte. Les rendements américains, la valeur du dollar, les flux de capitaux vers les pays émergents — y compris ceux du Maghreb qui empruntent en devises — tout cela réagirait.

L’indépendance des banques centrales n’est pas un caprice de technocrates. Elle s’est construite sur les cendres des grandes inflations du XXe siècle, quand des gouvernements faisaient tourner la planche à billets pour financer leurs promesses. La leçon, apprise dans la douleur des années 1970, tient dans une idée simple : confier la monnaie à des institutions à l’abri du cycle électoral protège la valeur de l’épargne. Ce que Trump conteste, au fond, c’est ce compromis-là.

Il faut le dire clairement : à ce stade, rien n’indique que la Fed ait cédé. Warsh défend son indépendance, la justice a bloqué la révocation d’une gouverneure, et le conseil poursuit sa ligne malgré les récriminations présidentielles. Les institutions résistent.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La vraie question n’est pas de savoir si Trump va continuer à cogner — il le fera. Elle est de savoir combien de temps les remparts institutionnels tiendront face à une pression aussi constante. Chaque nomination à venir au sein du conseil, chaque décision de taux, chaque déclaration de Warsh sera scrutée à l’aune de cette confrontation.

Pour l’observateur, un indicateur mérite l’attention : l’écart entre le discours de la Maison Blanche et les décisions effectives de la Fed. Tant qu’il persiste, l’indépendance vit. S’il se réduit trop vite, sans justification économique solide, il faudra s’inquiéter. Le dollar, les taux longs et, par ricochet, la crédibilité monétaire américaine sont dans la balance. Et cette balance, on la surveille de près, ici comme ailleurs.

Jean Claude Convenant