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Marché Maghreb

Les moutons syriens conquièrent l’Afrique du Nord : comprendre ce paradoxe agricole

Par Jean Claude Convenant 4 min de lecture

Chaque année, l’Aïd-el-Adha ravive une question étonnante dans les esprits des Maghrébins : comment la Syrie, un pays meurtri par des années de conflit, parvient-elle à exporter des moutons de qualité supérieure ? À quelques mois de la fête de 2026, l’Algérie a massivement importé des ovins en provenance de Syrie, aux côtés d’autres fournisseurs comme la Roumanie, l’Espagne ou l’Uruguay. Les animaux syriens, remarquables par leur taille et leur aspect, ont impressionné les éleveurs et acheteurs algériens, suscitant une légitime perplexité.

Un contexte surprenant mais explicable

L’étonnement n’est pas dénué de fondement. Comment un État semi-désertique, épuisé par la guerre civile depuis 2011, peut-il rivaliser sur le marché international de l’élevage ovin ? Cette question rappelle une polémique de 2021, quand le Premier ministre algérien d’alors s’était interrogé sur l’importation de blé en provenance de Lituanie, un pays minuscule comparé aux potentialités agricoles du Maghreb.

La réalité géographique dément ces intuitions. La Syrie dispose d’un atout considérable : environ 10 millions d’hectares de parcours steppiques dans la région de la Badia. Cette vaste zone s’étend depuis les abords de Damas jusqu’aux frontières irako-syriennes, formant un espace pastoral traditionnel d’importance majeure.

Certes, ces terres reçoivent des précipitations extrêmement faibles—inférieures à 200 millimètres certaines années—créant des conditions arides qui épuisent rapidement la végétation fourragère. Les éleveurs syriennes pratiquaient le pâturage saisonnier dans la Badia, système qui a fourni deux tiers du cheptel national. Mais la guerre civile a bouleversé cette organisation ancestrale. Les bergers craignent désormais les mines antipersonnel disséminées dans les steppes : « On a peur d’aller à la mort avec nos moutons », confiait l’un d’eux à une agence de presse internationale, révélant l’angoisse quotidienne des producteurs ruraux.

Une tradition d’excellence devenue vulnérable

Avant le conflit, la Syrie occupait une position enviable dans le secteur ovin mondial. En 2005, la FAO la classait sixième producteur mondial de viande de mouton. Cinq années plus tard, aux alentours de 2010, les exportations d’ovins vivants atteignaient 450 millions de dollars annuels, avec près de 871 000 bêtes commercialisées chaque année.

La race Awassi, originaire de Syrie, jouit d’une réputation internationale. Sa viande est particulièrement prisée dans les monarchies du Golfe, notamment en Arabie saoudite, marché qui captait l’essentiel de la production destinée à l’export. Un simple trajet d’une journée en camion permettait aux animaux de traverser la Jordanie pour atteindre les marchés saoudiens.

Avant 2011, l’élevage représentait un secteur vital pour l’économie rurale syrienne : jusqu’à 40 % de la valeur totale de la production agricole et environ 20 % des emplois dans les zones rurales en dépendaient. Cette filière était le moteur du développement agraire du pays et un générateur de revenus d’exportation crucial.

Implications pour la Méditerranée sud et le Maghreb

Pour l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, ces importations soulèvent des enjeux structurels. D’une part, elles révèlent la dépendance alimentaire du Maghreb envers les importations, même provenant de zones instables. D’autre part, elles questionnent la compétitivité des éleveurs maghrébins face à des races étrangères réputées.

La persistance de cette filière syrienne malgré les difficultés montre aussi la résilience de secteurs agricoles traditionnels. Pour les pays du Maghreb, cela pose la question du développement de races locales adaptées et de l’investissement dans les infrastructures pastorales—une priorité stratégique souvent négligée.

Points clés à retenir

  • La Syrie possède 10 millions d’hectares de parcours steppiques propices à l’élevage ovin, malgré ses conditions climatiques difficiles
  • Avant 2011, le pays était sixième producteur mondial, exportant 871 000 moutons annuels pour 450 millions de dollars
  • La race Awassi syrienne reste recherchée internationalement, notamment au Golfe et désormais en Afrique du Nord
  • La guerre civile a perturbé mais non détruit la filière, créant des risques pour les éleveurs (mines, insécurité)
  • Les importations maghrébines reflètent une stratégie d’approvisionnement diversifiée face aux besoins de l’Aïd-el-Adha
  • Cette dépendance souligne l’importance pour le Maghreb de renforcer ses propres filières ovines
Jean Claude Convenant